Gabrielle leva la tête avec un sourire étonné et attendri.
—Oh! vous feriez cela? dit-elle.
—Pourquoi pas? répondit le comte d'un air de bonne humeur. La pauvre mère va être folle de peur, et je ne me fierais pas à l'éloquence d'un de vos gens pour la rassurer. Et puis, il ne faudrait pas que celui-ci fût battu, le pauvre petit gars! Il a déjà été bien assez malheureux. Allons, monsieur Victor, montrez-moi le chemin.
Il sortit, et Gabrielle demeura seule près du petit enfant qui dormait; de temps à autre elle s'inclinait et baisait ce joli visage sur lequel les fraîches couleurs de la vie renaissaient peu à peu.
C'est ainsi que la surprirent sa mère et madame de Saint-Villiers, arrivées ensemble de Paris.
Le soir, il y eut à dîner une assez nombreuse société: toute une famille d'amis intimes débarqua du train de sept heures; Émile amena quelques jeunes gens. Le capitaine Arnaud se présenta au dernier moment; attiré probablement dans le voisinage par la force des circonstances, il s'était dit qu'on ne lui pardonnerait jamais de ne pas s'arrêter à Montretout.
Pendant le repas, le comte de Laverdie sut se rendre agréable, tout en conservant un maintien sérieux et comme recueilli, que Gabrielle, et sans doute aussi madame de Saint-Villiers furent seules à remarquer et à comprendre. Il y avait peu de dames à table. René était assis entre madame Duriez et sa fille. Celle-ci gardait sur son visage la trace des émotions si vives de l'après-midi; ses yeux étaient agrandis par un cercle sombre; elle restait pâle et causait peu; chaque fois que sa mère adressait la parole au comte ou à la marquise, d'une voix qui devenait alors flexible et sucrée, on aurait pu la voir agitée tout à coup par un tressaillement pénible.
Madame Duriez ne manqua pas d'amener la conversation sur l'accident arrivé au petit Charlot. Elle s'étendit avec emphase sur ce qu'elle appelait le dévoûment généreux, le sang-froid extraordinaire et la présence d'esprit admirable de M. de Laverdie. Ce dernier semblait au supplice, et retenu par la politesse seule de mettre fin à des flatteries qu'un fat eût trouvées déplacées. Gabrielle, qui avait changé plusieurs fois de couleur pendant cette petite scène, s'était à la fin tournée du côté d'Ernest Arnaud; elle lui parlait de la dernière revue, et le capitaine se croyait dans le ciel. Lorsqu'il eut terminé la description très vivante, très animée, d'une charge de cavalerie, et qu'il pensa de nouveau à regarder dans son assiette, René se pencha vers Gabrielle pour lui raconter sa visite aux parents de leurs petits protégés, et lui demander quelques renseignements sur cette intéressante famille.
Elle l'écouta d'un air distrait, lui répondit brièvement, d'un ton sec, dur, presque méprisant, et s'interrompit pour rire aux éclats d'une plaisanterie qui venait d'obtenir un succès marqué de l'autre côté de la table.
Lorsque le café fut pris, et que l'on eut suffisamment respiré l'air frais et parfumé du jardin, on rentra au salon, et, comme les hommes étaient en majorité, des jeux de cartes s'installèrent aussitôt. Le piquet était l'une des faiblesses de la marquise de Saint-Villiers; elle en fit un avec M. Duriez; d'autres personnes plus ou moins âgées organisèrent un whist. Quant aux jeunes gens, ils cherchèrent quelque partie plus animée, brelan ou baccarat, et, sur leur table, les louis remplacèrent bientôt les pièces blanches des joueurs raisonnables et posés.