LORSQUE le marquis de Valcor et le prince de Villingen revinrent de leur promenade à cheval, la première cloche du déjeuner sonnait au château. Ces messieurs eurent juste le temps de changer de costume, et ils n’arrivèrent point trop en retard dans la salle à manger.
Autour de la longue table parée de fleurs et déjà moins garnie de convives que les jours précédents, les domestiques passaient les hors-d’œuvre. Laurence présidait au repas, avec sa grâce discrète et lassée. Sur son mince visage pâle, dans ses grands yeux noirs aux paupières meurtries, on pouvait distinguer des traces de ses émotions récentes. Pourtant elle souriait, d’un air doux et exténué, comme une convalescente échappée à quelque crise mortelle, et qui se souvient trop de sa souffrance, tout en jouissant de sa guérison.
Ses hôtes attribuaient son évidente fatigue à la peine qu’elle s’était donnée pour organiser la fête magnifique de l’avant-veille. Mais sa fille ne s’y trompait pas. Micheline interrogeait avec anxiété le délicat visage maternel, et sentait l’espérance rentrer dans son cœur en y distinguant, lorsqu’il se tournait vers elle, une expression d’encouragement attendri.
«Pauvre maman!» songeait la jeune fille. «Si elle crut devoir accomplir quelque démarche contraire à mon mariage avec Hervé, elle ne peut manquer d’en souffrir terriblement,—soit qu’elle y persiste, soit qu’elle se reconnaisse dans son tort. Aussi n’est-ce pas elle que je questionnerai sur l’affront qu’a subi chez nous madame de Ferneuse. Mon père seul me dira la vérité.»
L’absence de ce père, dont l’infaillible volonté lui inspirait tant de confiance, avait fait paraître la matinée longue à Mlle de Valcor.
Une autre personne aussi en avait trouvé les heures sans fin. C’était Françoise, qui vainement avait erré dans les allées proches du château, espérant que le prince Gilbert viendrait la rejoindre.
Enfin, Valcor et Gairlance parurent, à quelques minutes d’intervalle, et, de les voir prendre place devant les couverts dont l’ordonnance intacte énervait les deux cousines, réveilla la jeunesse agile de celles-ci. Elles rirent, elles s’animèrent. La gaieté étincela autour de cette table élégante, comme les parcelles de lumière dans les facettes des cristaux.
Cependant Marc de Plesguen observait le marquis avec une attention particulière. Comme il détournait de lui ses yeux, il rencontra les noires prunelles d’Escaldas. Le vieux gentilhomme rougit, son redressement de dédain vint trop tard. Le Bolivien venait de constater qu’elle germait inconsciemment, la semence de doute et de convoitise qu’il avait jetée dans cette âme.
—«Mon père, pouvez-vous me donner un instant? Il faut absolument que je vous parle.»