Au cours de cette explication, le Président du Conseil marquait, par de fréquentes inclinations de tête, la parfaite logique et l’évidente clarté de ce qu’il entendait.

—«Savez-vous,» reprit-il, «ce que je vais vous demander, mon cher ami? Gardez secret ce rapport pendant quelques jours. Quand je dis «secret», j’entends que vous ne le rendiez pas officiel. Les indiscrétions ne me gêneront pas, au contraire. La nouvelle va filtrer au Palais, dans les couloirs de la Chambre, dans la presse et le pays, que ce fameux «bordereau»—puisque c’est le nom qu’on lui donne, par un rapprochement tout au moins ingénieux—est authentique, malgré l’éclatante dénégation de l’intéressé. Cela va chauffer l’opinion, d’autant plus que tout le monde le dira sans que personne puisse l’affirmer. Rien ne rend plus fiévreux l’état d’âme du public.

—Et puis,» interrompit le Garde des Sceaux, «un peu avant que soit discutée l’élection ...

—La veille même ...

—Soit, la veille même, ou le matin, nous faisons éclater la bombe. C’est là une tactique admirable.

—Vous voyez d’ici le désarroi de ses partisans à la Chambre? Ils n’auront pas le temps de se ressaisir, de s’entendre. La plupart, découvrant son indignité, le lâcheront avec éclat. Ce sera un effondrement.

—Et quel camouflet pour la Droite, qui s’appuie sur de pareilles branches pourries, qui met son espoir en de tels champions!»

Les deux Ministres exultaient.

Enfin, on allait en finir avec cette affaire Valcor! Jamais les vieux partis ne s’en relèveraient. Voilà donc la noblesse! Un de ses noms les plus fiers tombait au ruisseau. Celui qui le revendiquait ne valait guère mieux que l’imposteur. Marc de Plesguen, fauteur du scandale, pouvait ramasser la couronne aux feuilles d’ache alternées de perles, il ne ferait qu’y ajouter sa propre boue. Sa caste le vomirait. Il lui assénait le pavé de l’ours pour la débarrasser d’un parasite qui ne la gênait pas.

—«Mais qui le gênait, lui, car il détenait son héritage.