Un instant après, les deux cavaliers suivaient une de ces routes si caractéristiques de cette côte élevée, où les souffles incessants et impétueux du large ne laissent croître que de courtes plantes rustiques, trapues et têtues, cramponnées au sol, qu’elles dépassent à peine. A droite et à gauche, c’étaient des landes inégales, bossuées par le granit qui y affleure, et tapissées d’une verdure poudreuse. L’or des genêts y brillait par places. Les ternes fleurs de la lavande y mettaient des traînées pâles. Mais les roses bruyères n’étaient pas encore fleuries.
Sur cette aridité, sur ce silence, planait une sensation d’immensité. Quelquefois, du côté de la terre, une perspective s’ouvrait, laissant voir une pointe de clocher dans un pli de terrain. A d’autres moments, c’était vers la mer que s’enfonçait la pente du sol. Alors apparaissaient des gouffres bleuâtres, dont on n’était pas bien sûr que ce fût l’eau ou le ciel.
La conversation ne se soutenait pas avec beaucoup de chaleur entre Renaud et Gilbert. Rien n’était plus différent que ces deux hommes: l’un, jeune, et ayant horreur de l’action; l’autre, au second versant de la vie, mais d’une sève toujours bouillonnante. Même physiquement, cette interversion des âges était manifeste. Peu de femmes eussent préféré le fluet et pâle garçon de vingt-six ans à ce beau Valcor d’une si mâle élégance de stature, avec la mine si charmante et si fière, et qui, à près de cinquante ans, n’en paraissait guère que trente-cinq.
—«Vous savez que c’est loin. Nous pourrions trotter.»
Le marquis soutint longtemps l’allure rapide et ne ralentit que par précaution de bon cavalier, à cause des chevaux. Gilbert n’osait dire qu’il trouvait le train un peu dur. Il dut s’essuyer le front, où la sueur ruisselait.
—«Je vous quitterai,» dit Renaud, «avant le village. Vous trouverez quelqu’un pour vous conduire à la ruine. Moi, je vais voir une famille de pêcheurs, qui demeure un peu plus bas, sur le versant de la falaise. Ce sont des gens que ma famille a protégés de père en fils. J’ai à leur parler.
—Où nous retrouverons-nous?
—A l’auberge, en face de l’église. Vous y laisserez votre cheval. De là, pour gagner le phare et l’abbaye, à pied, il vous faut dix minutes.»
A un tournant de la route, Gilbert vit le marquis de Valcor prendre un sentier qui serpentait à travers la lande, dans la direction de l’Océan. Il lui cria:
—«Vous n’allez pas rencontrer une descente trop raide pour votre cheval?