Cette consigne ne troubla pas Michel. Bien au contraire. Jouir librement de sa promenade sans la présence pesante qui refoulait en lui toute impression agréable, qui comprimait toute dilatation de son être, lui sembla une trêve délicieuse.
Le bateau filait maintenant à toute vapeur sur le beau fleuve. La brume se déchiquetait, criblée d'un soleil pâle, et laissait voir des collines aux lignes charmantes, sur lesquelles des villas claires se suspendaient entre les masses chaudement nuancées des feuillages d'automne. Des traînées d'azur moiraient l'eau grisâtre, et Michel s'amusait beaucoup à voir les barques des riverains bondir brusquement quand les atteignait le remous du bateau. Le temps ne lui dura guère. Il croyait être parti à peine quand, déjà bien loin en amont de Dresde, il eut la vision d'un palais baignant dans le fleuve ses degrés de marbre, tandis que des sentinelles montaient la garde sur ses terrasses, et que des esquifs dorés, aux armes royales, se balançaient contre sa berge. C'était Pillnitz.
Plus loin, la rive commença de prendre un caractère plus abrupt. Des falaises apparurent, brunes, avec de grandes plaies blanches à leurs flancs, qui étaient des carrières de pierres. Et l'intérêt du paysage absorbait si bien Michel qu'il en oubliait l'heure du déjeuner. Une cloche sonna. Le jeune garçon se leva précipitamment. Dans sa hâte pour ne pas être en retard, il se trompa d'escalier, descendit un étage de trop. La porte qu'il prit pour celle de la salle à manger donnait sur le fumoir. Et alors il eut une vision qui le frappa, le pénétra d'un malaise. M. de Malboise était seul, dans la lumière étouffée et singulière de cette pièce, qu'éclairaient des hublots aux vitres de couleur. Il n'écrivait pas, comme il l'avait dit. Assis sur un divan, il accoudait à une table son bras droit, et, le menton sur sa paume, il regardait fixement devant lui. L'expression de ses yeux, sa pâleur, son immobilité, glacèrent Michel. Les rayons jaunes et verdâtres des vitraux aggravaient la lividité de cette face, empreinte d'une pensée effarante. Devant lui cependant, l'un des hublots restait ouvert. Et, presque au ras de cette ouverture, on voyait glisser l'eau blême. Cette eau... c'était le fleuve qui, de là-haut se déroulait, pittoresque et joyeux sous la pourpre tendre du soleil. Ici, elle parut sinistre au jeune garçon—sinistre comme l'âme de cet homme, qui méditait si terriblement dans la solitude. Michel se détourna, le cœur battant, et, craignant d'être vu, s'enfuit sur la pointe des pieds.
Une heure plus tard, le bateau stoppait au ponton de Wehlen.
M. de Malboise descendit le premier, enjoignant par un signe à Michel de le suivre à distance. Tous deux se mirent en marche, ainsi, séparés par une trentaine de pas. Peu de voyageurs avaient quitté le bateau en même temps qu'eux. Aucun ne s'engagea dans le chemin où s'enfonçait M. de Malboise, et à l'entrée duquel un écriteau portait cette indication, «Nach der Basteï» (vers la Basteï). La saison était trop avancée, les jours devenaient trop brumeux et trop courts pour que les visiteurs ne se fissent pas rares dans cette région célèbre de la Suisse saxonne.
Le nom de Basteï, qui signifie «le Bastion», désigne un des sites les plus curieux de l'Europe. C'est le point culminant d'un chaos de roches déchiquetées, hérissées, gigantesques. Il se trouve à trois cents mètres à pic au-dessus de l'Elbe, et son couronnement arrondi, qui surplombe légèrement la vertigineuse muraille, ressemble, en effet, à un ouvrage avancé de fortification. Le sauvage amas de roches que domine la Basteï forme un ensemble si peu accessible, au bord du fleuve, entre les petits ports de Wehlen et de Rathen, qu'il faut cinq à six heures pour aller en voiture de l'un à l'autre de ces villages, par la route carrossable tournant le massif, tandis qu'il ne faut guère qu'une heure, à pied, par les sentiers, dont quelques-uns sont de vrais escaliers taillés dans le roc.
C'était le plus direct de ces sentiers que commençait de gravir M. de Malboise. De Wehlen à la Basteï, la pente est plus longue et plus douce que du côté de Rathen. Le marquis allait d'un pas assez rapide, entre une rude et sombre muraille de pierre et un torrent, au bord duquel, parmi les rochers, croissaient quelques sapins. La verdure de ces arbres, noircie encore par l'automne, ne faisait qu'ajouter à l'horreur de ce triste paysage.
Michel éprouvait moins cette lugubre influence que l'étonnement et la curiosité d'un spectacle si nouveau.
A un moment, comme la solitude apparaissait profonde, le marquis s'arrêta et l'attendit. Mais il l'attendit sans bonne grâce, le dos tourné vers lui, ne l'encourageant pas d'un coup d'œil ou d'une parole. Il s'immobilisa simplement, puis quand il entendit le petit pas se rapprocher, il poursuivit sa course.
Le sentier monta plus âprement, se resserra jusqu'à n'être plus qu'un couloir entre des blocs sourcilleux, où ruisselait l'humidité sous le feutre des lichens. Dans une fissure, à droite, du côté de l'Elbe, une sorte d'échelle posée à plat sur la pente du roc apparut. Un poteau indicateur désignait un point de vue curieux. M. de Malboise lut l'écriteau, regarda l'échelle, et d'une voix trouble dit: