Mais, dans l'encaissement des mornes barrières arrêtant la vue, on ne pouvait pressentir le recul de l'horizon. Brusquement, le défilé aboutit à une sorte de plateau découvert. Une route plus riante s'ouvrait au delà, parmi les bois, tandis que, sur la gauche, se creusait un cirque gigantesque, plein d'une désolation pétrifiée. On eût dit d'une mer dont les eaux se seraient taries, laissant à nu la foule déchiquetée de ses écueils. M. de Malboise traversa le plateau, prit le chemin sous bois. Là, enfin, on rencontra des êtres humains. Deux Anglais descendaient vers Wehlen. Une femme passa chargée d'un fardeau de brindilles. Puis un enfant conduisant des chèvres.

Mais déjà le jour d'automne se faisait plus sombre. Par les échappées, entre les roches, on n'apercevait au loin que des lignes indécises fondues dans les houles de brumes. Une vapeur froide montait du fleuve. Et maintenant le marquis hâtait le pas pour dépasser une maison, qui, dressée un peu plus haut encore, vers la droite, paraissait d'ailleurs muette et fermée. C'était l'auberge de la Basteï, toujours animée par la visite des excursionnistes durant les jours chauds et brillants de la belle saison, et qui, déjà, par ce mélancolique après-midi d'octobre, se résignait à l'abandon, à l'hivernage. Il aurait fallu grimper le sentier qui la contourne pour arriver au «Bastion» proprement dit, à cette espèce de plate-forme naturelle, avancée en balcon au sommet d'un roc de trois cents mètres, dressé à pic au-dessus de l'Elbe. Là, on recueille l'impression la plus grandiose de cette extraordinaire région. Mais sans doute M. de Malboise n'était pas venu chercher ici des impressions de ce genre, car, sans achever l'ascension de la Basteï, il se mit en devoir de descendre l'escalier taillé dans le roc sur l'autre pente, qui s'abaisse vers Rathen.

Il est vrai que, de ce côté, il atteignait bientôt un site non moins prodigieux et certainement plus farouche. Tandis que la Basteï domine au delà de l'Elbe un vaste et rayonnant paysage, sa face opposée regarde, vers l'intérieur des terres, le plus âpre tableau de nature qu'il soit possible d'imaginer. Là encore, les rocs de deux à trois cents mètres surgissent, perpendiculaires et vertigineux, comme les tours d'une cité colossale. Un pont fait de main d'homme, reliant quelques-uns de leurs effroyables contre-forts, jette son ruban de pierre par-dessus les abîmes. De ce pont, ce que l'on contemple ressemble à un cercle de l'Enfer, évoqué par une vision du Dante. Les fantastiques architectures des rochers escaladent le ciel, enfermant comme en un puits sans issue et presque sans lumière, une vallée d'une tristesse sans nom. Quand on se penche par-dessus le parapet et qu'on explore du regard la profondeur lointaine, on peut croire que jamais le pas d'une créature vivante n'a foulé cette herbe incolore, n'a erré sous ces sapins ténébreux. Pourtant, parfois, un tintement grêle de clochette monte dans ce silence, qu'on croirait inviolé, éternel. Ce sont quelques chèvres, amenées jusque-là par un petit pâtre, au long d'invraisemblables sentiers. Car cette herbe, si maigre qu'elle soit, représente un peu de nourriture, et partout où la terre offre sa substance, il se trouve toujours plus de bouches qu'elle n'en peut assouvir.

Le marquis de Malboise s'avança dans un des encorbellements construits en ouvrages avancés, au long de ce pont, sur des cimes de rocs, et d'où les voyageurs gagnent un frisson plus émouvant. Michel suivit, content de cet exemple qui l'autorisait. La hardiesse naturelle à son jeune esprit se délectait à l'exaltant spectacle. Même, ayant un effort à faire pour contenir son enthousiasme, tout près de déborder en extravagance de gestes et d'exclamations, il ne prit pas garde au trouble qui bouleversait M. de Malboise, ni à ces mots qui sifflèrent entre les lèvres convulsives de l'homme:

—«Ah! c'est atroce... Je ne peux pas!...»

Toutefois, à partir de cette minute, les façons du marquis devinrent si bizarres que l'enfant s'en étonna. M. de Malboise descendit, puis remonta, puis redescendit encore, dans ce sentier de Rathen, qui n'est, presque tout le temps, qu'un couloir dans les roches, et où il est impossible de s'égarer. De distance en distance, des points de vue sont ménagés sur quelque saillie avançant au-dessus de l'Elbe. Et nulle précaution contre les chutes. On ne peut enclore de barrières tous les accidents de la falaise. Le marquis s'y aventurait avec Michel. Puis, comme ne découvrant pas ce qu'il cherchait, brusquement il l'entraînait ailleurs. A la fin il le ramena sur le pont.

Si c'était la fascination de la solitude qui retenait ainsi le marquis de Malboise, ce point devait le séduire en effet. Du côté de l'Elbe, on avait chance d'apercevoir des bateaux, allant vers Dresde ou remontant. Au-dessous de soi, l'on distinguait ou l'on devinait des habitations. Sur la rive opposée couraient des trains, au long d'une étroite voie, entre la colline et le fleuve. Mais ici!... C'était un désert clos, barré de roches effroyables, une vallée inaccessible, une solitude figée de froid et de mort, l'horreur immuable d'une fin de monde.

De nouveau, M. de Malboise vint s'accouder au parapet. De nouveau, Michel, près de lui, en fit autant. L'écolier, dans sa lassitude croissante de l'interminable promenade, y gagnait au moins de goûter encore le terrifiant plaisir, trop brièvement éprouvé tout à l'heure, en face de ce chaos. Dans son romantisme enfantin, il cherchait à en exagérer le poignant vertige. Les mains à ses tempes, comme des œillères, pour ne rien voir que le vide, il avançait imprudemment le buste, sondait le gouffre, imaginait l'épouvante de la chute.

Et tout à coup...—mais sut-il si le rêve affreux faisait tourbillonner son cerveau ou si la réalité s'y substituait infernalement?... Ce fut si prompt!... L'abîme, en un tel éclair, engloutit la proie chétive!... Le crime fut si simplement tragique, dans cette sauvage solitude, parmi ce crépuscule des rochers, précédant le crépuscule du jour!...

Qu'était-ce pour cet homme de force herculéenne... Soulever à la ceinture un enfant trop penché, qu'aussitôt sa tête, ses épaules emportèrent?... La pensée, cette fois, n'eut pas le temps d'intervenir en une révolte éperdue, d'arrêter la main, comme une heure auparavant, lorsque ce garde-fou avait fléchi, comme à plusieurs reprises ensuite, sur les corniches tentatrices, dans la promenade abominable. L'acte fut si aisé qu'il en résulta pour celui qui venait de l'accomplir une stupeur inouïe.