«Marquis de Malboise,
«L'annonce de votre mariage, que je lis dans les journaux, me décide à intervenir dans votre existence.
«Vous ne pouvez pas m'avoir oublié. Je suis le fils de votre première femme, Armande de Solgrès... l'enfant que vous avez jeté, un après-midi du mois d'octobre 1884, au fond du gouffre de la Basteï. Nous étions tous les deux sur un encorbellement du pont qui avance au-dessus de l'abîme. Vous rappelez-vous? Il faisait déjà sombre. Heure ineffaçable de ma vie, et, je pense aussi, de la vôtre.
«Voulez-vous que nous en causions un peu?...
«Celui qui s'appelait alors Michel Bellard porte aujourd'hui le nom de son père: Michel d'Occana. Vous trouverez ici son adresse, où il espère recevoir de votre part l'indication d'un rendez-vous. Sinon, vous ne manquerez pas de le rencontrer bientôt sur votre chemin.»
Suivaient le nom et l'adresse—qui était celle d'un hôtel borgne, où Michel logeait momentanément.
De cette page émanait pour le marquis de Malboise une indicible horreur. Si celui qui l'avait écrite n'était pas ce qu'il disait, comment savait-il des détails qu'un sépulcre seul aurait pu dire? A supposer que le meurtre eût eu quelque invisible témoin... que, parmi les hérissements des rochers, un être inaperçu de Malboise eût surpris la tragique scène, comment cet être aurait-il identifié la personnalité de l'assassin et celle de sa victime? De qui aurait-il appris que cet enfant, possesseur d'un état civil en règle, n'était pas le fils du garde-chasse de Solgrès?
Voilà bien ce qui était effrayant dans la communication mystérieuse: elle réunissait deux secrets, dont un seul eût suffi à effarer celui qui s'apprêtait à devenir par alliance le cousin d'un prétendant au trône.
Quelle vengeance ou quel chantage méditait-on contre lui? Quelles preuves possédait-on? L'ennemi inconnu parlait de son mariage... Quelqu'un avait-il intérêt à le faire manquer? Ce quelqu'un était-il en mesure d'appliquer à ce but les terribles armes qu'il paraissait détenir?