Elle savait que cette pochette contenait un médaillon, et que son amant attachait à ce bibelot une valeur extraordinaire, y associait des idées superstitieuses. C'était un fétiche pour Miguel. Jamais il ne s'en était séparé, fût-ce une seconde. A tous les instants décisifs, et surtout quand il jouait, il y portait la main par un geste d'imploration et d'hommage à sa vertu magique. Toujours il avait formellement refusé de montrer à Lina ce que contenait le médaillon. Il lui avait défendu, non seulement d'en ouvrir l'enveloppe, mais de s'en occuper et même de lui en parler. Il entrait dans des colères si redoutables quand elle essayait de désobéir, que, depuis longtemps, elle ne se permettrait plus la moindre allusion au mystérieux talisman. Quant à y toucher pendant que Miguel dormait, elle n'y pouvait songer. Une ou deux tentatives lui avaient démontré qu'il possédait sur ce point un sens particulier. Dans le plus profond sommeil, alors que des bruits éclatants ne l'auraient pas réveillé, la moindre approche menaçant la précieuse amulette le dressait en sursaut. Et alors c'était une défensive farouche, une réaction instinctive si brutale, qu'une fois il renversa Lina d'un coup de poing avant même de savoir ce qu'il faisait. Elle ne s'y était plus risquée. Mais sa curiosité s'en était accrue. Chez elle, le désir de savoir ce qu'il y avait dans le petit sac de peau devenait si maladif, qu'elle pâlissait à le voir brusquement, et se détournait pour ne pas irriter Miguel par une pensée qui eût jailli malgré elle de ses yeux. Voilà pourquoi l'apparition de cet objet bizarre, et là où elle ne s'attendait guère à le rencontrer, stupéfiait Lina. Évidemment le cordon s'était dénoué ou cassé, le fétiche avait glissé du cou d'Almado sans qu'il s'en avisât. Jamais pareille occasion ne s'offrirait de connaître enfin la chose fatidique.

Avant de s'en saisir, Lina se souleva un peu pour s'assurer que Miguel dormait toujours. Le jeune homme n'avait pas changé d'attitude. D'ailleurs, il était de l'autre côté, et dans l'impossibilité de voir ce qu'elle faisait sans une évolution qui la mettrait sur ses gardes. Si elle l'entendait remuer, elle lancerait vivement la pochette sous le lit.

Maintenant elle la tenait entre ses doigts, elle se tournait pour obtenir toute la lumière possible. La clarté, bien que très adoucie, était suffisante. Un petit fermoir joua aisément. De la menue enveloppe, Lina retira ce qu'elle s'attendait à trouver: un médaillon. Mais, avant même qu'elle se fût inquiétée de l'image féminine enchâssée dans l'or, un détail la bouleversa soudainement d'horreur. Du médaillon pendait un bout de chaîne cassée, et ce fragment était identique à celui que mit naguère sous ses yeux le lieutenant d'Ambarès.

Ce que Hugues lui avait dit alors, les circonstances de leur conversation, la promesse qu'elle lui avait faite, tout était resté dans sa mémoire en traits indélébiles...—Tout—et surtout le dessin des curieux chaînons. D'ailleurs cette brisure même accentuait la similitude redoutable. Point ne fut besoin de réflexions, d'examen plus attentif, pour convaincre la jeune femme. Au premier regard, la persuasion venait d'entrer en elle comme une flèche. Et quelle persuasion!... Hugues d'Ambarès lui avait déclaré: «Celui qui détient l'autre morceau de cette chaîne est l'assassin du marquis de Malboise.» Accusation effrayante!... Crime fameux entre les crimes, et dont le mystère inquiétait encore le monde. Ténèbres sanglantes où se débattait toujours celle qui, pour Lina, était sacrée entre toutes, la noble Régine, la providence de sa famille, la protectrice de son adolescence.

Qu'était-ce, auprès d'un tel drame, que l'acte violent et rapide accompli par Almado dans le train de Marseille? Un mauvais coup, donné dans un éblouissement de fureur jalouse, donné pour l'amour d'elle,—du moins elle le croyait,—et qu'elle pouvait presque oublier comme un songe sinistre, tant il s'était vite englouti, fait divers insignifiant, parmi le tourbillon des événements en marche. Qui s'était intéressé à ce cadavre d'un être taré, suspect, victime de son vil métier, et presque méconnaissable, quand les flots de l'Argens l'avaient soulevé, longtemps après l'assassinat, hors de leurs sables recéleurs? Oscar Lauriol, d'après l'instruction sommaire qui suivit, n'aurait même pas été assassiné. Son corps ne portait aucune trace de violence. La contusion de la tempe, à peine distincte encore, venait peut-être du choc contre quelque pierre. Qu'il fût tombé d'un train, personne ne l'imagina. Comment reconstituer la vérité? Suicide?... Accident?... Vengeance?... Qu'importait? Qui pouvait se préoccuper d'un si piètre sire, et de sa fin, digne de lui?

Lina de Cardeville n'aurait pas été femme, ni surtout femme amoureuse, si elle n'avait pas, dans une telle indifférence ambiante, laissé s'éteindre en elle jusqu'au sens réel de l'horrible souvenir. Mais cette nuit, à cette minute, il ressuscitait pour multiplier l'effarement sans nom qui la pétrifiait. Miguel... le meurtrier du marquis de Malboise!... Était-ce possible?... Il aurait commis ce crime, qui, pour Lina, valait cent crimes, dans son horreur prestigieuse et les fatalités qui s'y enchaînaient!...

Abasourdie par une si terrifiante évidence, la malheureuse fille restait prostrée sur le tapis, gardant toujours entre ses doigts le médaillon et le débris de chaîne, qu'elle contemplait avec des yeux hagards.

Quelque chose de sa tragique stupeur flotta-t-il peu à peu dans la chambre calme, entre les soyeuses tentures, parmi les reflets sourds, et vint-il effleurer le sommeil d'Almado? Celui-ci, tout à coup, sans raison perceptible, s'éveilla. Surpris de ne pas retrouver Lina à son côté, il se dressa légèrement, crut l'apercevoir, et, se coulant sur le lit, se trouva juste au-dessus d'elle. Levant la tête, elle rencontra son regard si brusquement qu'elle jeta un cri. Paralysée d'émotion, elle ne songea même pas à dissimuler ce qu'elle tenait. D'ailleurs c'était trop tard. Miguel avait vu... Pis encore... Il jugeait, à l'égarement de Lina, l'effet produit par sa découverte. Pourtant le rugissement de fureur qui lui déchira la gorge exprimait autre chose qu'une inquiétude, encore confuse. Bondissant sur la jeune femme, il lui arracha le fétiche. Puis il hurla la plus basse injure, qu'aussitôt expliqua cette phrase:

—«Comment oses-tu toucher au portrait de ma mère?...»

Dans son étrange indignation, il était sincère, ce bandit. Un seul sentiment représentait en lui les délicatesses d'origine, le petit coin d'âme resté sain, malgré les contacts rudes ou fangeux d'une existence abominable. C'était un culte farouche, presque superstitieux, pour la mémoire de sa mère, de cette infortunée Armande de Solgrès, martyrisée pour l'avoir mis au monde et morte de l'avoir tant aimé. La noblesse de cette mère le remplissait d'orgueil. Sa tragique destinée concentrait les facultés d'amour et de pitié qu'il possédait comme tout être humain, car même le plus féroce n'en est jamais absolument dénué.