IV

L'HÉRITAGE D'UN HÉROS

Trois mois s'écoulèrent.

Le printemps vêtait somptueusement les avenues magnifiques de Solgrès. Le vert éclatant et soyeux des feuillages nouveaux ondulait et frissonnait sur les ramures séculaires comme sur la vive armée des jeunes taillis. Les lilas se fanaient dans les massifs. Nulle main ne faisait la moisson des grappes odorantes et pourprées. Personne ne songeait à fleurir les mornes appartements, où tout gardait encore la trace d'un rude passage. Un deuil multiple pesait sur cette maison. C'était d'abord le veuvage tragique de celle qui s'appelait toujours Mlle Armande, et qui ne pouvait pleurer qu'en secret. C'était un autre veuvage, celui de la pauvre Louison, dont le mari était porté comme disparu. Jamais plus elle ne devait avoir de ses nouvelles. C'était la perte du fils de la famille, l'unique héritier du nom, le lieutenant Louis de Solgrès, mort au champ d'honneur, à Gravelotte. Quant au père, le comte de Solgrès, il n'avait pas quitté Paris après la capitulation. Tant que le département de Seine-et-Oise serait occupé par les Prussiens, il ne voulait pas rentrer dans son château. La garnison étrangère laissée dans cette belle demeure était d'ailleurs bien réduite. Peu après l'exécution de Michel Occana, le colonel qui l'avait ordonnée avait dû se remettre en campagne. Ce fut une délivrance pour la Louison, auprès de laquelle, cependant, il n'avait pas renouvelé ses tentatives amoureuses. Maintenant, depuis la signature de la paix, six soldats seulement restaient au château, sous les ordres d'un sous-officier. Relégués dans les communs, ils ne se montraient qu'avec une discrétion relative.

Toutefois, dans cet après-midi de mai, d'une telle splendeur de lumière, de couleurs et de parfums, et d'une si mortelle tristesse pour tant de cœurs déchirés, Armande, se rendant à la maisonnette de Louise, rencontra l'un de ces hommes, qui, un brin d'aubépine aux dents et sifflotant un air inconnu, ne toucha pas même sa casquette plate en la dévisageant au passage. Elle s'arrêta et dut s'appuyer contre un arbre. Ce soldat, cette brute à la face injurieuse, c'était peut-être un de ceux... Elle haleta. L'image terrible surgissait. Il fallait attendre, les dents serrées, les yeux clos, que l'affreuse contraction du cœur cessât d'arrêter le sang dans ses artères.

Cette pauvre femme, si bouleversée, si pâle, qui se retenait pour ne pas tomber, ce n'était plus la robuste fille aux allures de châtelaine héroïque, la «damoiselle» féodale, élevée parmi ses paysans et hardie aux rudes chevauchées. Une faiblesse morale et physique lui restait de l'effroyable épreuve. Quand on l'avait relevée sur le tapis de sa chambre, après qu'elle fut demeurée de longues heures sans secours, dans une prostration cataleptique, sous la brume pernicieuse entrant à pleine croisée ouverte, Armande avait failli mourir. Elle devint la proie d'une de ces maladies compliquées, dont les symptômes apparents ne révèlent jamais tout à fait la nature, parce que leurs pires ravages s'exercent dans des domaines qui échappent à la science, les domaines mystérieux où l'âme tient à la chair, où la substance vivante devient de la pensée, du souvenir, du désespoir. Le dévouement de Louise la sauva. Mais celle qui se releva du lit de douleur n'était pas celle qu'on y avait couchée. A la voir s'appuyer là, contre cet arbre, les lèvres tremblantes, son opulente chevelure fauve coupée en mèches inégales et jaunâtres, on eût vainement cherché cette vigueur, cette ardeur à vivre, qui prêtait jadis à Mlle de Solgrès une espèce d'âpre beauté.

Elle fit un effort et continua son chemin.