A peine eut-elle le temps de gagner sa chambre. Le verrou poussé, elle se jeta sur son lit et s'abîma en pleurs convulsifs.


V

LE MARTYRE D'UNE MÈRE

En 1876, le monde légitimiste s'émut d'un mariage autour duquel devaient forcément s'éveiller les commentaires. Le comte Pascal de Malboise épousait Mlle Armande de Solgrès.

Ce comte de Malboise, qui, presque aussitôt après, allait hériter du titre de marquis, était le représentant d'une très ancienne et très noble famille. Il la représentait d'ailleurs assez mal, n'ayant perpétué jusqu'ici la notoriété d'un beau nom que par des frasques de viveur et des exploits sportifs. En approchant de la trentaine, complètement décavé,—car il n'avait pas eu de peine à dissiper un patrimoine singulièrement réduit par la Révolution,—il avait résolu de faire un riche mariage et de se lancer dans la politique. L'urne électorale lui avait été moins rétive que le cœur des héritières, car il fut député avant d'avoir rencontré une dot équivalente à ses appétits. Dès son apparition à la Chambre, il acquit vite une sorte de popularité, et même bientôt d'autorité, dans son parti. Ce n'est pas qu'il fût d'une intelligence supérieure. Mais point n'est besoin d'être intelligent pour faire de la politique d'opposition. Maintenir son propre pouvoir demande quelque habileté. Démolir le pouvoir des autres n'exige que de la violence. Or, la violence, l'audace, une verve fanfaronne, des mots à l'emporte-pièce, une promptitude extrême à descendre sur le terrain, pour y faire preuve d'une virtuosité redoutable à l'épée comme au pistolet, telles étaient les qualités spéciales qui donnèrent bien vite à Pascal de Malboise une tournure de champion tout à fait d'accord avec les idées «vieille France», et le loyalisme chevaleresque qu'il se piquait de représenter. Admirablement doué d'ailleurs, au physique, pour ce rôle, avec sa stature herculéenne, ses façons à la fois hautaines et familières, sa voix tonitruante, sa grosse moustache roulée cavalièrement, son air à la fois rieur et agressif. Sa physionomie fut rapidement légendaire. Et sa bonne fortune voulut qu'il ne déplût pas aux foules, malgré l'aristocratie de son milieu et de ses opinions. Sa nature batailleuse et joviale était de celles pour qui notre race française a toutes les indulgences. Le fond d'égoïsme, de brutalité, d'ambition, disparaissait sous le brio extérieur. Puis sa taille de cuirassier géant, le faisant reconnaître dans toutes les réunions et tous les défilés parlementaires, séduisait le grêle gamin de Paris, qui, pour cela seul, l'acclamait. On l'eût bientôt surnommé l'Alcide légitimiste.

Le comte de Solgrès, dès qu'il eut connaissance des projets de Pascal de Malboise sur sa fille, l'accueillit comme le gendre idéal. Il avait le don qui primait tous les autres en l'occurrence: un nom de la plus pure et de la plus ancienne noblesse. Voilà bien ce qui pouvait délivrer à jamais le vieux gentilhomme de ses angoisses quant à l'honneur familial. Après avoir épousé un Malboise, une Solgrès ne pouvait plus déchoir, par n'importe quelle révélation ou quelle aventure. D'autre part, le marché gardait tout ce qui restait de loyauté possible en pareil cas. L'immense fortune qui serait un jour celle d'Armande représentait bien, et sans illusion permise, ce que le jeune homme recherchait dans cette alliance. On ne le trompait donc pas. Nul dans son entourage,—et la pauvre Armande moins que tout autre,—ne pouvait se figurer que l'ex-viveur, jadis connu pour ses aventures galantes, et toujours friand de beauté féminine, épousait par amour une personne dépourvue de tout éclat, taxée de maussaderie, parce que le monde n'admet pas la mélancolie qui l'exclut d'une vie profonde, d'ailleurs à peine plus jeune que lui, et qui ne le paraissait guère.

L'obligation morale, contractée envers ses parents, la joie incroyable qu'ils montraient de cette union, étaient des raisons suffisantes pour décider la créature brisée à s'y soumettre. Elle en voyait une autre. Peut-être Pascal de Malboise, cet homme d'argent et de plaisir, à qui certainement elle serait indifférente, consentirait-il, dans l'intérêt de sa propre liberté, à lui laisser ce qu'il considérerait comme une distraction et un joujou: la joie d'élever son petit Michel. Tandis qu'il mènerait à Paris sa vie d'homme de tribune, d'homme de salon, et aussi d'homme de boudoir, qu'est-ce que cela pourrait bien lui faire que sa femme, si peu décorative, restât dans leur château, et s'amusât, comme d'une poupée, avec un enfant de ses domestiques? Certes, elle oserait alors ce que ses parents lui interdisaient si rigoureusement aujourd'hui. Eux-mêmes, à leur fille mariée, n'auraient plus de représentations à faire. Ainsi se conclut le mariage.