La préoccupation de conjurer cette catastrophe s'installa en lui avec l'intensité croissante de l'idée fixe. Son besoin de vengeance, sa double haine, trouvèrent leur compte aux mesures qu'il imagina. Il essaya de mater l'obstination d'Armande en éloignant d'elle son enfant. Peut-être ainsi, du moins, se détacherait-elle de lui.

Pour comprendre l'effrayante animosité qui faisait de Pascal un loup pour ce chétif agneau, il faut se rappeler avec quelle ardeur lui-même avait souhaité un fils. Plus que jamais il eût voulu en posséder un. Cette folie maternelle d'Armande se serait, sinon détournée entièrement, au moins partagée. Avec un enfant légitime, un Malboise, il fût devenu impossible, même à cette exaltée, de léguer à un autre le domaine familial. Un Malboise!... Il n'y en aurait plus. Cette femme, qui avait, dans on ne sait quelle aventure, donné le jour à un bâtard,—dont la beauté exaspérait Pascal,—laisserait s'éteindre la flamme de sa race, à lui, et se tarir le sang dont il sentait le flot pourtant impétueux dans ses artères!

Une nature, même moins violemment et brutalement personnelle, moins despotique, moins brûlée de matérielles ambitions, d'âcre vanité, eût connu le poison des féroces rancunes. Chez Pascal, ce poison envahit tout. Chaque battement du pouls en remuait le fiel. Sans cesse il en eut à la bouche l'amertume atroce et dans le cerveau la cuisson de fièvre.

Il fit placer Michel dans un pensionnat éloigné, qu'il choisit aussi dépourvu d'attraits, de confortable, de douceur familiale, de salubrité même, qu'il est possible pour un établissement de ce genre, en climat rude et en contrée pauvre.

Louise obéit par peur. Son mari par intérêt. Pour Armande, que pouvait-elle dire?

—«Les parents de cet enfant sont libres de l'élever ainsi que bon leur semble, ma chère,» lui dit M. de Malboise avec un raffinement cruel d'ironie.

En secret, Louison, ravagée de larmes, se jetait à ses pieds.

—«Vous savez si je l'aime, notre chérubin, madame la marquise? Je braverais même la révélation à mon mari, si je pensais que Nobert consentît à s'établir près du château et à garder Michel. Mais vous ne connaissez pas Nobert. C'est un brave homme, un peu borné, qui conçoit le devoir dans un seul sens, et qui ne transige pas, dur à lui-même et aux autres, malgré sa bonté. Un montagnard suisse, rigide comme les glaciers de son pays. S'il apprenait que je l'ai trompé, que l'enfant qu'il élève n'est pas le mien, ni celui de Bellard, je ne réponds pas de ce qu'il ferait,—mais sûr, ça serait plutôt dans le sens de monsieur le marquis... Les hommes, ça ne raisonne pas comme nous. Et puis, il y a sa place... Il est garde-chasse, c'est son profit et sa fierté... Il ne se laissera pas mettre à la porte comme un galvaudeux quand il a toujours agi en fidèle serviteur.»

Comment vaincre de telles raisons? Mais la dévouée créature en insinua une autre,—inexprimable celle-là,—qu'elle n'osait formuler, qu'il fallait cependant faire entendre à la résistance désespérée d'Armande.