— « Mais ce garçon n'a rien d'extraordinaire! » s'écria Charlotte. « Il est entré dans la diplomatie parce que c'est une carrière de parade. Et il reste au ministère pour ne pas quitter Paris, où il s'amuse. Voilà le rival que vous donnez à Édouard!…

— Ma pauvre enfant!… Si tu soupçonnais ta naïveté!…

— Ma naïveté… Elle est morte!… Vous l'avez tuée, Marcienne. Vous étiez mon culte, mon adoration, mon modèle… Maintenant, je ne verrai plus que des abominations et des trahisons dans la vie. »

Les paroles vibrèrent dans un frémissement de douloureuse sincérité. Jusqu'à présent, Charlotte, par la gaucherie de ses questions, la raideur où elle forçait son angoisse de petite fille prête à fondre en larmes, manquait totalement du prestige que réclamait son rôle.

Mais soudain, elle fut elle-même. Elle eut l'accent de sa propre catastrophe morale. Son cri cessa d'être conforme à son attitude de surface. Il jaillit des profondeurs. Une intense émotion troubla Marcienne.

— « Ah! Charlotte… ma petite sœur!… Ah! quelle fatalité!

— Ne m'appelle plus ta sœur, Marcienne!… Je ne la suis plus. Je suis la sœur d'Édouard, de cet admirable grand homme, que, maintenant, ton existence même outrage!… »

L'impétuosité des mots, le tumulte des sentiments, les sanglots éclatèrent. Et le tutoiement revenait, parmi les lambeaux sanglants de tendresse déchirée. Car ce n'était plus la sage petite Mme Fromentel, guindée jusqu'à l'accomplissement d'un effarant devoir : c'était Lolotte, éperdue de détresse, jetée dans une situation trop forte, et ne comprenant plus, ne voyant plus clair même dans sa propre conscience, à sentir qu'en face de la belle-sœur coupable, elle ne parvenait pas à la haïr, qu'elle subissait toujours son charme tendre, sa domination d'altière douceur, et qu'une tentation lui venait d'aller pleurer sur son épaule.

— « Comment as-tu pu faire une chose pareille… toi, Marcienne? Et tu ne t'en repens pas… Tu ne le regrettes pas!… Tu n'as pas l'air d'en souffrir…

— J'en souffre devant tes larmes, Charlotte. Je sacrifierais, — non pas mon amour, — mais ma vie, pour que tu n'aies pas lu cette lettre.