Une porte s'ouvrit. Marcienne de Sélys pénétra dans la galerie.
Elle la préférait à toutes les pièces de l'appartement, parce qu'elle l'avait arrangée à son goût, qu'elle y avait entassé ses trésors ; tandis qu'ailleurs les préjugés artistiques de M. de Sélys faisaient triompher, sans une fantaisie personnelle, sans une faute heureuse, l'impeccabilité des styles spéciaux : style Louis XV dans le grand salon, Louis XVI dans le petit, style anglais dans la salle à manger, et Henri II dans la chambre conjugale, — chambre qu'il abandonnait d'ailleurs à Marcienne, dormant lui-même le plus souvent sur un divan qui se transformait le soir en lit, dans le fumoir voisin de son cabinet de travail.
Édouard de Sélys était un avocat célèbre, dont l'éloquence, aux jours de grandes plaidoiries, transformait le prétoire en un milieu mondain d'admiration, d'émotion frissonnantes.
Ses ancêtres appartenaient à la noblesse de robe. Mais les générations qui l'avaient immédiatement précédé, ruinées par des spéculations au moment du système de Law, puis accablées par la Révolution, s'effaçaient dans une ombre de médiocrité matérielle et morale. C'est lui, c'est sa forte personnalité d'orateur, qui avait relevé la famille, rétabli le prestige de ce nom de Sélys, fameux autrefois dans les parlements.
Son mariage avec Marcienne, fille d'un duc de Thouars et veuve d'un Verdun-Lautrec, l'avait replacé, voici dix ans, dans ce vieux monde aristocratique, dont l'atmosphère chargée d'orgueil et de souvenirs, bien que secouée de plus en plus par des souffles de démocratie, semble encore, pour la fierté de certaines âmes, un refuge contre la vulgarité moderne.
Marcienne, de seize ans plus jeune que lui, — elle l'avait épousé à vingt-huit ans quand il en avait quarante-quatre, — lui avait accordé sa main dans un entraînement d'enthousiasme, après un triomphe de barreau qui, en sauvant l'auteur d'un meurtre passionnel, retentissait dans toute l'Europe, bouleversait les consciences et les cœurs, ouvrait la source de toutes les pitiés, de toutes les larmes, par des aperçus tragiques sur les fatalités, les douleurs, les irrésistibles vertiges de l'amour.
Mme de Verdun-Lautrec, veuve depuis deux ans et alors dans tout l'éclat de sa beauté, se trouvait à l'audience. Préoccupée de l'inclination qui la portait vers Édouard de Sélys, elle était allée l'entendre. Elle fut conquise. Bientôt après elle devenait sa femme.
Dix années avaient passé depuis.
Y songeait-elle? Se rappelait-elle le trouble éperdu, profond, dont elle tremblait et pâlissait malgré son élégante impassibilité extérieure, dans cette salle des assises, où elle avait vécu en quelques heures toutes les splendeurs de la vie, tous les éblouissements du bonheur et toutes les angoisses du mystère, sous le prestige d'une parole dominatrice, ensorceleuse, foudroyante?
Est-ce à cela que pensait Marcienne de Sélys lorsque, après avoir versé le café dans les deux tasses, elle se balançait au mouvement imperceptible du rocking-chair, les yeux perdus au dehors, vers la mort des grands arbres enlinceulés de brume, en attendant que, dans la salle à manger, son mari eût fini de répondre à quelque question d'un secrétaire?