Et peut-être l'ensemble de tous ces sentiments formait-il chez Mme de Sélys ce qu'on nomme le remords, — disposition complexe et plus variable d'un individu à l'autre qu'aucune manifestation de la personnalité morale.

Ce soir, au théâtre, sur toutes ces vagues intérieures de mélancolie qui gémissaient en elle, un souffle passa, une voix plus déconcertante : « Philippe m'aime-t-il?… M'aimerait-il encore s'il avait la vision amère de tout ce qui s'agite en moi?… Il ne connaît que la sérénité de ma tendresse. Son cœur serait-il assez fort pour ne pas reculer devant mes doutes, mes regrets, la tyrannie de mes chimères, les dénigrements de ma raison?… Me devine-t-il? Aime-t-il vraiment la pauvre femme orgueilleuse et tourmentée que je suis… ou seulement la maîtresse qui l'enivre, la donneuse de sensations, l'amante qui lui sourit, qui lui sourira toujours et quand même?… »

Elle frissonna. Aujourd'hui un léger malentendu s'était produit entre eux… une petite querelle sans commencement ni fin, et surtout sans cause. Mais la folle sensibilité de Marcienne avait cru sentir le différend de leurs âmes s'élargir au delà des paroles. Et c'était affreux, cette impression d'éloignement, d'étrangeté, de distance, qui, pour un motif insignifiant, pouvait tout à coup survenir entre deux êtres qu'unissait le plus ardent des liens.

Philippe n'avait pas frémi comme elle devant cette espèce de sacrilège. C'était un homme impatient et jeune. Il n'avait vu que le futile sujet du débat, n'avait pas compris l'émotion exagérée de Marcienne. Pour un rien, dans sa susceptibilité sentimentale, n'avait-elle pas failli mettre leur amour en cause? A cette heure sûrement il lui en voulait de la condescendance hautaine par laquelle, sans daigner trahir le tremblement de son cœur, elle avait soudain coupé court.

A présent, où était-il par la pensée? Dans quelle région lointaine, un peu hostile peut-être? Ah! douleur… Avec la misère de cette attitude absurde de Charlotte, l'étranglement de leur malaise à tous quatre dans cette loge!… Mais, après tout, n'était-ce pas mieux que tant de pointes cruelles la déchirassent à la fois? Le courage d'en finir… N'y trouverait-elle pas le courage d'en finir?… Si Philippe lui gardait rancune… s'il la boudait à leur prochaine rencontre… (elle devint toute froide à se l'imaginer), c'est qu'il ne l'aimait pas autant qu'elle avait cru, c'est qu'il pouvait endurer une séparation, — fût-ce passagèrement, — séparation morale plus tranchante que la séparation physique… Et alors… la promesse faite, l'engagement pris de s'arracher, si elle souffrait seule, ou du moins, — ce qu'il fallait interpréter, — si elle souffrait le plus…

Un torrent glacé submergea son âme. Au fond des livides profondeurs, Marcienne entendait des phrases dont le sens et l'accent lui parvenaient confus et assourdis, comme de très loin.

C'était le drame qui continuait à se dérouler sur la scène. Un cri poignant de passion s'éleva, qui lui fit monter des larmes dans les yeux, bien qu'elle n'eût rien suivi des péripéties d'où il jaillissait. Mais il lui sembla que son propre cœur avait crié.

Puis elle cessa de réfléchir. Elle imaginait le visage de Philippe tendu et fermé pour toujours, dans l'éloignement, l'indifférence. Et ce fut une douleur insoutenable.

Alors, tout à coup, sur ses nerfs à vif, l'effleurement d'un bruit léger. Une porte retombait, en un choc étouffé de capitonnage. L'indication murmurée par une ouvreuse soulevait quelques « chut! » à l'orchestre.

Marcienne jugea absurde l'impulsion qui lui faisait se dire : « Si c'était lui!… » Elle s'interdit de se retourner. Mais l'attraction fut trop forte. Un mouvement, un coup d'œil vers le passage obscur entre les baignoires… Et elle aperçut M. d'Orlhac.