—Puisque je vous dis que j’ai lâché son service.

—Donnez-m’en la preuve.

—La preuve?» dit le bandit, revenant ardemment à la question, après un dernier coup d’œil à ce crochet fascinateur, «la preuve? Écoutez si ça s’invente, ce que je vais vous dégoiser, mon bonhomme. Il y a une vingtaine d’années, Renaud de Valcor,—le vrai,—écrivit une lettre à la banque Perez Rosalez, de la Paz, pour présenter une espèce de chargé d’affaires, qu’il donnait comme un autre lui-même et dont il signalait, par surcroît, l’extrême ressemblance physique avec sa personne. Cet individu, probablement, se substitua ensuite à lui, après sa mort, naturelle ou provoquée. Il serait l’homme qui joue son rôle et qui jouit de ses biens, de son prestige, de son titre, depuis une vingtaine d’années. Sinon, si le marquis de Valcor actuel est le vrai Valcor, qu’il nous explique cette lettre, qu’il nous dise qui était et ce qu’est devenu ce sosie, surgi en cette occasion, puis englouti dans les mystères des forêts d’Amérique. L’un de ces deux êtres si semblables a dévoré l’autre. Lequel? Pourquoi? Cette lettre était donc l’écueil où devait se briser le marquis. Vous le saviez, Escaldas, vous qui l’aviez découverte, en fouillant les archives que vous avait obligeamment communiquées la maison Rosalez. Vous qui, aidé par le vieux caissier Pabro, avez surpris une photographie de cette lettre, la signalant d’ailleurs aux chefs de la banque, afin d’avoir des témoins qui n’en ignorassent pas.

—Bon. Vous avez lu tout ça dans les journaux, au moment du procès. Ça ne m’apprend rien.

—Ai-je lu aussi dans les journaux que Pabro—avec qui le hasard m’a fait voyager de Buenos-Ayres en France—crut accomplir un coup de maître en vous apportant cette fameuse lettre, quand les échos au monde entier lui eurent appris ce qu’était l’affaire Valcor. L’imbécile ne se rendait pas compte que le document valait pour vous surtout parce qu’il se trouvait dans les archives de la banque Rosalez. Quand il m’eut raconté que vous lui achèteriez cette lettre le prix qu’il voudrait, je me suis dit que quelqu’un d’autre la paierait bien davantage. Et comme je tenais, par une chance incroyable, cette lettre dans la main, quand Pabro est tombé à la mer...

—Ou que vous l’y avez jeté, canaille,» gronda Escaldas.

—«Bah!» dit cyniquement l’ami de la Môme-Cervelas, «vous allez voir que c’est tout bénéfice pour vous. Si Pabro n’était pas mort,» poursuivit-il, «vous auriez eu la lettre, et rien ne prouve que l’instruction l’eût trouvée si concluante. Mais aujourd’hui, quand je viendrai dire et démontrer irréfutablement que le marquis de Valcor m’a payé des mille et des cents pour avoir pendant vingt-quatre heures ce chiffon de papier entre les mains, doutera-t-on de l’importance qu’il devait y attacher?

—Ainsi Valcor a eu cette lettre? Il en a fait ce qu’il a voulu. Mais pourquoi ne l’a-t-il pas simplement détruite?

—Ah! monsieur Escaldas, comme la mécanique d’une cervelle est donc lente à se mouvoir! La vôtre, tenez, à vous qui êtes un malin pourtant, est tout ébaubie de découvrir subito un nouveau point de vue. Eh bien, je vais vous ouvrir les «mirettes», moi, qui ai ensuite suivi le procès. Quand votre éblouissement sera passé, vous apercevrez comme c’est simple. Un enfant de deux jours s’y retrouverait tout de suite.

—«Allez donc!» fit le Bolivien.