—En face, sur l’autre marge de la vallée, doit être un arbre remarquable, d’après le mot et le signe que je crois déchiffrer.
—Un arbre gigantesque,» reprit Hervé. Un eucalyptus d’un âge et d’une taille qui méritent d’être célèbres, et qui le sont, en effet, même dans ce pays de végétation colossale, où parfois un seul fromager couvre de son ombre plus d’un hectare. Son aspect frappe d’autant plus que, tout autour de lui, la verdure, au contraire, se clairsème et s’abaisse, se maintenant avec peine dans le sol pierreux.
—Qu’est-ce que cette ligne droite, tracée à égale distance de la pierre de sang et de l’eucalyptus, et qui aboutit au fond de la vallée, à un point marqué d’une croix?
—J’ai pensé,» répondit Hervé, «que cette ligne, tracée d’après les indications de monsieur de Valcor, ou copiée sur un plan déjà fait par lui, marquait l’orientation de la sépulture. Puisque, aussi bien, vous le savez, mon Père, c’est une tombe qu’il s’agissait de retrouver... la tombe où l’assassin du véritable marquis aurait enseveli sa victime, et dont il aurait gardé soigneusement la position par des points de repère. Pourquoi? Par quel scrupule? quelle précaution? quelle hantise? Peu importe.
—Ce qu’il aurait fallu retrouver,» remarqua le moine, «ce sont les Indiens qui ont aidé à cette funèbre besogne. Certainement, le criminel n’a pas agi sans aide.
—Croyez-vous que j’aie négligé cette recherche?» répliqua vivement Hervé. «Mais comment espérer qu’elle aboutît? Plus de vingt ans ont passé. Le temps est long, la Selve immense. Et jamais, d’ailleurs, un Indien n’a livré son secret.
—Enfin,» dit le religieux, «comment vous êtes-vous servi, mon cher enfant, de ce tracé si net, qui vous indiquait la place même où Mathias Gaël comptait fouiller le sol. Cette croix marque évidemment le but suprême.
—Comment je m’en suis servi? Ne vous en doutez-vous pas?» s’écria Hervé, regardant tour à tour sa mère et l’octavien. «Je me rendis, avec ma petite troupe résolue, dans ce vallon, qui, par sa solitude et sa sauvagerie, formait bien le cadre d’un tel drame. J’y trouvai, déjà à l’œuvre, Mathias Gaël et ses gens.
—Dieu!» s’écria la comtesse, tremblante. «C’est là qu’eut lieu le combat!
—Vous l’avez deviné, ma mère. Et vous savez ce qui suivit. Je fus vaincu. Je fus blessé. Sans le dévouement de mes Indiens, vous n’auriez plus de fils. Ceux qui survivaient m’emportèrent. J’étais évanoui. Mais j’ai appris par eux que Gaël n’osa pas, devant leur attitude, me poursuivre et m’achever. Pourquoi y eût-il risqué sa vie? Il était maître de la place. Il ne lui restait plus qu’à accomplir tranquillement sa mission.