Alors il se passa une chose extraordinaire. Le marquis Renaud de Valcor s’agenouilla. Les mains jointes, la bouche muette, mais tordue et convulsive, plus éloquente que si une irrésistible prière en avait jailli, les yeux enflammés de larmes qui ne coulaient pas, il implorait cette pauvre vieille femme.
Invraisemblable scène, qui eût fait douter n’importe quel spectateur du témoignage de ses sens.
Et que demandait cet homme, ce puissant de la terre, qui, une heure auparavant, congédiait sans façon une foule de parasites et de solliciteurs? Il ne voulait qu’appeler cette humble créature «ma mère», et pleurer contre sa débile épaule. Un peu de paix, un peu de pardon, lui descendrait alors dans le cœur. Il oublierait un instant la vertigineuse route sur laquelle il avait marché de crime en crime, par un enchaînement auquel n’avait pu échapper sa redoutable volonté même. Pour avoir tenté de maîtriser le Destin, il en était devenu l’esclave. Jusqu’où irait-il dans cette œuvre implacable, qui semblait ne jamais finir?... Ah! du moins, pouvoir réparer quelque chose, ici, dans cette maison pleine de désastres, dans cette maison où la cruelle misère s’ajoutait à tous les autres fléaux qu’il y avait déchaînés!
En entrant, il l’avait constatée, cette misère. Il avait remarqué la salle vide. On avait dû vendre les vieux meubles familiaux. Sur les murs, la place qu’ils avaient occupée pendant la durée des générations se distinguait en lignes pâlies. Était-ce pour aider Bertrande? Était-ce pour acheter son pain quotidien, que l’aïeule avait consommé le sacrifice? Comme il avait dû lui en coûter! Si elle voulait! Ah! si elle voulait... Un peu de bonheur renaîtrait pour elle en même temps qu’un peu de miséricorde descendrait sur le front maudit, avec la caresse de ses vieilles mains. Et Renaud, marquis de Valcor, tendait son front, ce front d’infernal orgueil, pour y sentir se poser, fût-ce une seconde, les doigts noués par l’âge, cordés de rides et de veines, les doigts tremblants de la paysanne.
Elle s’écarta de lui, et, d’une voix hoquetante de martyrisée:
—«C’est donc ma mort aussi qu’il te faut? Ne vois-tu pas que tu me tues?...» gémit-elle.
Il sentit qu’elle allait expirer de cette torture, mais qu’elle ne céderait pas. Peut-être, au fond du cœur, son vœu d’amour maternel répondait-il au vœu de celui qui se courbait à ses pieds. Le mot qu’il voulait dire, elle eût voulu l’entendre. Mais elle résista. Elle ne serait pas sa complice. Aussi malgré le tutoiement farouche, qu’elle lui avait adressé, il retint son cri: «Mère!... mère!...» Car il craignait de la voir succomber d’horreur et d’émotion.
Il se redressa, fit un geste de désespoir, et sortit.
Puis, là-haut, sur la route, emporté par son cheval à travers ce pays dont il était le maître, il s’en alla, plus faible, plus effaré, plus orphelin, que le dernier des mendiants qui lui demanda l’aumône.