L’établissement étant à Levallois-Perret, il s’en alla prendre, à la place Saint-Augustin, un des tramways qui remontent le boulevard Malesherbes. Pour abréger le trajet par la lecture, il acheta un journal. Distraitement, il le déploya. Puis il tressaillit, d’une stupeur qui ne manqua pas de croître à mesure qu’il parcourait les lignes. Voici ce qu’il lisait en première page:

Révélations extraordinaires.—Une rivalité de femmes.—La belle Rosalinde et la Môme-Cervelas.—Ce que peut la corde de pendu.

Sous ce titre à sensation, le récit suivait:

«Hier soir, dans un cabaret de Montmartre, deux femmes légères étaient attablées avec des amis de rencontre.

«Ces dames jouissent de quelque notoriété parmi le monde spécial de la Butte, l’une sous le nom romanesque de Rosalinde, l’autre sous le sobriquet moins poétique de la Môme-Cervelas.

«La première affirmait sa croyance dans l’efficacité de la corde de pendu, et prétendait n’avoir eu de la chance que depuis qu’elle en portait un morceau sur elle. Comme on la taquinait sur sa superstition, elle s’anima, raconta que le seul homme qui eût touché son cœur était apparu dans son existence le jour même où l’un de ses voisins se pendait. Elle avait gardé un souvenir inoubliable de l’un, et un morceau de la corde de l’autre.

«A force de questions, la Môme-Cervelas obtint la description du galant et l’exhibition du fétiche. Mais dès qu’elle sut ce qu’elle voulait apprendre, et qu’elle eut vu ce qu’elle voulait voir, la Môme entra dans une indescriptible fureur, invectiva Rosalinde, voulut sauter sur celle-ci, et, retenue par ses compagnons, finit par lancer au visage de son ennemie une lourde soucoupe, qui blessa l’autre femme assez sérieusement pour causer une syncope.

«Cette scène attira des curieux, puis des agents. L’intervention de ces derniers se produisit à point pour qu’ils pussent recueillir, de l’enragée Môme-Cervelas, des révélations dont l’importance n’échappa à aucun des spectateurs.»

—«Ah! c’est comme ça!» hurla-t-elle. «C’est pour cette rien du tout que mon petit homme m’a plantée là!... Eh bien, elle ne le gardera pas longtemps, parce que j’ai de quoi lui faire couper le cou, à son amoureux!... Ah! il lui fournit de la corde de pendu... Je l’ai bien reconnue, la corde. C’est une cordelière qu’Arthur m’a chipée. Y a même encore après des brins du fil avec quoi elle avait été cousue autour d’un édredon. Oui, du fil plus foncé. Je m’étais doutée de l’affaire, quand j’ai lu sur le journal que l’Escaldas avait été pendu avec une cordelière bleue. D’autant que ce gredin d’Arthur m’a presque avoué la chose, quand il m’a donné deux cents francs pour clore mon bec, et qu’il m’a menacée de me «suicider», moi aussi, dans le cas où je parlerais. Mais je m’en moque! Je n’ai plus goût à la vie depuis qu’Arthur m’a quittée. Et c’est pour ce morceau-là, pour cette casserole!... Oui, ma fille, tu peux tourner de l’œil,» ajouta la furie, en s’adressant à Rosalinde sans connaissance, «Je t’en ferai voir d’autres, où tu auras plus de raison de t’évanouir.»

«Comme la Môme-Cervelas reprenait haleine, elle fut appréhendée par les gardiens de la paix.