Certes, il avait compris, le malheureux qui s’éteignait là, dans ce fauteuil, tué par la honte d’avoir fait sienne une cause abominable, d’avoir été le jouet de faussaires et d’escrocs. Serait-elle possible, la nouvelle inouïe qui lui rendait l’honneur, qui allait lui permettre de s’étendre le front redressé, dans son cercueil? Déjà, il le relevait, ce front. Un éclair de vie anima sa figure cadavérique, une force passagère galvanisa son long buste, affaissé sous le plaid. Il saisit une main de sa fille, y crispa ses doigts où l’on voyait jouer les os, et murmura, d’une voix rauque:
—«Prends ce journal, Françoise... apporte-moi ce journal!»
La jeune religieuse s’approcha de Gilbert. Malgré tous ses efforts pour garder son apparence de marbre, une teinte rose envahit ses joues, entre les voiles austères, quand elle toucha presque la main de celui qu’elle avait aimé.
—«Voici... ma Sœur,» dit-il en lui remettant la feuille.
A l’accent de ce mot, indiciblement respectueux et ému, elle leva sur le jeune homme des yeux qui pardonnaient.
Cependant M. de Plesguen voulut lire lui-même le fait divers.
—«Asseyez-vous, monsieur,» avait-il dit au prince, de cette même voix lointaine où frémissaient déjà des échos de sépulcre.
Sa fille, soutenant devant ses yeux le journal, suivait du regard les lignes, que le vieillard parcourait à travers un binocle, mal retenu par le nez aminci, et dont la chute interrompit par deux fois la lecture.
Quand tout fut dévoré jusqu’au dernier mot, Marc de Plesguen leva un visage plaqué de fièvre, où fulguraient deux prunelles ravivées.
—«Je vivrai...» râla-t-il, «je vivrai... jusqu’à ce que ce bandit...»