La vie—disait-il—est en réalité plus courte que les années qui la composent. Elle se résume en une somme limitée d’illusions, qui se dissipent vite, et de sensations qu’on ne peut renouveler sans les épuiser plus vite encore. On peut la comparer à une scène de théâtre sur laquelle se joue éternellement la même pièce, qui nous intéresse les premières fois, et qui nous fatigue ensuite. Devenue trop lourde, cette fatigue conduit au pessimisme sombre—la plus triste des philosophies, parce qu’elle est la plus inutile. C’est la fausse sagesse de ceux qui ne se contentent pas d’admirer la représentation, mais qui veulent pénétrer dans les coulisses, voir l’envers des décors, et respirer la poussière des magasins d’accessoires. Ce besoin pathologique ne s’observe guère d’ailleurs que chez les gens dont le foie ou l’estomac fonctionne mal.
Quant à lui, Octave, qui avait joui pleinement et sans arrière-pensée de la beauté du spectacle, s’efforçant toujours au contraire d’oublier la laideur des dessous, il le connaissait trop maintenant pour le contempler encore. Il serait bien forcé, malgré les efforts de sa volonté, de découvrir de plus en plus l’envers des choses, et il ne voulait pas vieillir inutilement parmi des ruines. Le moment était venu pour lui, spectateur qui ne saurait désormais s’empêcher d’être clairvoyant, de se lever et de quitter la salle. D’autres restent, et se donnent pour distraction d’éclairer, et, par conséquent, d’attrister leurs voisins: aucun rôle ne lui paraissait plus égoïste, et en même temps plus nuisible.
Il trouvait plus raisonnable de s’en aller. Ce qui ne voulait pas dire qu’il approuvât en aucune façon le suicide. Quand on a profité largement des bienfaits de l’expérience humaine et des travaux humains, on a contracté envers ses devanciers une dette qu’on doit payer à ses successeurs. Au moment où la vie devient pesante, où, derrière les horizons fuyants de l’heureuse jeunesse, on voit poindre les désillusions amères de l’âge mûr, on n’a rien à perdre, et on peut dès lors consacrer ses jours à quelque grande mais dangereuse œuvre. Suivant ces principes, Octave allait entreprendre l’exploration scientifique des régions les moins connues de l’Inde et de la Chine. Il visiterait le Népal et le Thibet, et recueillerait des documents sur l’architecture, la civilisation, la religion de peuples vers lesquels l’Europe se tourne avec un intérêt tout nouveau. Ces mystérieux plateaux de la Haute Asie, où se cache la faible source du fleuve majestueux de la civilisation humaine, attirent aujourd’hui nos regards, qui s’y portent avec une curiosité passionnée. Comme si, des antiques souvenirs qui y flottent encore, pouvait surgir le secret de notre origine et le dernier mot de notre destinée.
Octave adorait l’Orient. Il voulait en parcourir les profondeurs inexplorées et satisfaire son ardente passion pour l’inconnu en même temps que payer son tribut à la science. Il savait très bien que de telles expéditions on ne revient guère, et pensait ne pouvoir mieux terminer une vie qu’il considérait comme arrivée à son terme normal. Il quitterait ce monde satisfait de son sort, et complètement heureux s’il lui était donné d’ajouter quelques notions nouvelles au trésor accumulé de nos connaissances.
En vain essayai-je de le dissuader. J’aurais pu savoir que mes efforts seraient inutiles. Octave était breton, et il avait dans le caractère la ténacité de sa race. Lent à prendre une résolution, il ne s’en laissait plus détourner lorsqu’il s’y était arrêté.
Les divers arguments par lesquels je tentai de l’ébranler l’amenèrent à prononcer des paroles qui me frappèrent vivement, car jamais je ne les aurais attendues sur de pareilles lèvres.
Le tour de la conversation nous avait conduits à parler des femmes, sujet que j’hésitais à aborder, craignant de réveiller en lui des souvenirs pénibles,
—Elles ne m’intéressent plus, me dit-il. La somme des ennuis qu’elles nous causent est trop supérieure à celle des agréments qu’elles nous procurent.
—Vous en jugez ainsi, lui dis-je, parce que vous êtes trop difficile. Tout en les traitant de créatures inférieures, en réalité vous leur demandez plus que toutes celles que vous avez connues ne pouvaient vous donner. Mais j’espère pour vous qu’il en viendra une...
—Ah! fit-il en riant et en lançant vers le plafond la spirale de fumée légère et bleuâtre de sa cigarette, voilà Daniel qui va parler de l’idéal rêvé, de l’ange inconnu! Je vous comprends d’ailleurs, très cher ami, car j’aime aussi, dans mes moments perdus, à cultiver ce genre de distraction: fabriquer de toutes pièces un être idéal que nous savons parfaitement ne pouvoir jamais se rencontrer sur notre chemin.