Il nous restait environ trois quarts d’heure. Nous marchâmes sous la galerie vitrée, lentement, allant puis revenant, et d’abord silencieux.

—Ainsi, dit-il enfin, je vais donc quitter pour de bon notre brillante capitale. Ce n’est pas sans regret, ajouta-t-il après un moment de réflexion.

—Comment! cher ami, m’écriai-je, je compte bien que vous y reviendrez.

—Je crois, le diable m’emporte, fit-il, que j’en ai presque envie maintenant.

—A la bonne heure. C’est ainsi que vous devez parler. Vos idées noires d’il y a quelques mois n’étaient vraiment pas dignes de vous.

—Dignes ou non, elles étaient sincères, et je ne les aurais pas chassées tout seul.

—Et... serait-il indiscret de vous demander quel pouvoir magique les a fait envoler?

—Oh! envoler... reprit-il, c’est beaucoup dire. Quant à l’indiscrétion, mon cher Daniel, vous n’en sauriez avoir avec moi. Vous êtes le seul homme qui me connaisse à fond, et j’éprouve à m’ouvrir à vous autant de plaisir qu’à me sentir impénétrable pour les autres. Vous rappelez-vous cette tirade fantaisiste que je vous fis jadis sur mon idéal féminin.

—Parfaitement.

—Eh bien, si invraisemblable que cela puisse vous paraître, Daniel, si inconcevable que cela me semble à moi-même, j’en suis à me demander si je ne l’ai pas rencontré. Oui, cet être imaginaire, que je vous dépeignais comme une vision vainement poursuivie pendant tant d’années, et à laquelle je renonçais pour toujours, peut-être m’est-il apparu au moment même où je suis forcé de m’en éloigner, peut-être l’ai-je contemplé en réalité, peut-être est-ce lui que je laisse derrière moi.