O miracle! Les vieilles divinités s’animèrent. Elles étaient si nombreuses que, durant une seconde, de la base au faîte, les colonnes semblèrent vivantes; des formes légères les couvrirent, les enveloppèrent de silencieux mouvements, puis s’élevèrent et disparurent dans le noir des énormes voûtes.

Octave, stupéfait, se frotta les yeux. Ce n’était point un songe; les niches restaient vides. Mais il n’était pas homme à respecter un pareil mystère. Quelque vénération qu’il eût pour Siva, il ne lui supposait pas la puissance d’intriguer à ce point un profane. Aux premiers rayons du jour, il découvrit que les susceptibles divinités n’étaient que des légions de singes. Ces animaux pullulent aux Indes, et s’établissent ainsi sans façon dans les demeures désertes des dieux.

Jamais, paraît-il, l’impression du miraculeux et du surnaturel ne saisit à ce point Octave. Malheureusement elle ne pouvait durer pour son esprit positif; mais il la regretta, comme une des plus vives qu’il eût ressenties.

La lettre qui contenait ces détails fut la plus longue de celles qu’il m’écrivit. En général il se bornait à tracer rapidement quelques réflexions sur une simple carte postale. Ce mince carré de papier, venu de si loin, et dont les nombreux timbres portaient des noms étranges:—Odeypoor, Hyderabad, Bhopal, Bénarès—me jetait dans des rêveries sans fin. La carte postale, tout ouverte, si familière, si frêle, employée comme moyen de correspondance d’un hémisphère à l’autre, cela ressemblait bien à ce bizarre Octave.

Voici quelques-unes de ses phrases, prises au hasard, avec leur style bref, précis, sans apprêt—son style épistolaire, à lui:

«Je vis dans un songe des Mille et une Nuits. Ce qu’il y a de merveilleux dans cet étrange pays, c’est que, suivant les contrées que je parcours, je revois à volonté tous les âges successifs de la civilisation, depuis les primitives époques de la pierre taillée, représentées par certains sauvages, jusqu’aux temps modernes, en passant par la féodalité, le moyen âge et toutes les phases d’évolution intermédiaires. Rien ne vaut de telles leçons d’histoire. Ce n’est pas dans les livres qu’on apprend à connaître l’homme. Quelques jours passés chez un peuple permettent de réunir sur son compte plus de notions que la lecture de vingt volumes.»

«Les nuits à la belle étoile succèdent aux réceptions dans les palais. Je passe de l’opulence extrême à la misère noire, et ces alternatives me séduisent beaucoup. Rien ne me frappe davantage que la vue de grandes cités mortes, vastes comme Paris, aujourd’hui désertes, et où les pagodes et les palais sont plus nombreux que les maisons. Je me représente alors le voyageur de l’avenir, cherchant parmi les ruines de ce qui fut la capitale de notre belle France des vestiges de ses habitants disparus, et s’efforçant de reconstituer leurs mœurs, leurs croyances, leurs coutumes et leurs lois. Quelque savant à lunettes de cette époque future écrira peut-être un long mémoire pour démontrer, en s’appuyant sur des indications tirées de la numismatique, que les Parisiens du XIXe siècle adoraient une déesse suprême nommée Égalité et des dieux inférieurs qu’ils appelaient Fraternité et Liberté. Le même savant prouvera aisément par la comparaison de certains emblèmes, que cette trinité peut être identifiée avec les divinités que d’anciens peuples désignaient sous les noms de Vénus, Diane, Minerve, dont les statues ressemblent fort à celles de la très puissante et très sainte Liberté. Il y a des gens qui entrent de nos jours à l’Institut pour des travaux très voisins par leur ingéniosité fantaisiste de ceux de ce futur savant.»

Toujours ce voile de raillerie légère dont il enveloppait ses pensées les plus profondes. Pas un seul mot sur son amour. Et cependant quinze longs mois s’étaient écoulés depuis son départ.

Enfin je reçus de Katmandou, capitale de l’impénétrable Népal, la lettre suivante:

«Katmandou, 1er mars 18....»