DIOTIME.

Plus jeune que lui d'une année, elle avait assurément quelque chose de son génie; mais la nature ne lui donna point en partage la force et l'éclat. Elle ne naquit point belle et en pâtit. Son sexe ne lui permettant pas, comme à Wolfgang, de s'échapper au dehors, elle fut beaucoup plus que lui opprimée par le despotisme d'un père qui semble avoir été, dans la maison bourgeoise de Francfort, aussi redouté que le seigneur de Châteaubriant au féodal manoir de Combourg. La jeune fille couva longtemps au foyer des ressentiments taciturnes et d'exaspérés désirs de liberté. La noblesse de son être moral, qui lui donnait sur ses compagnes une supériorité marquée, ne suffisait pas, dans les jeux où venaient se joindre de jeunes garçons, à la faire rechercher. Elle demeurait isolée, et son frère était seul à lui rendre des soins.

MARCEL.

Comment Gœthe, l'adorateur idolâtre de la beauté, le païen, pouvait-il se plaire auprès d'un laideron?

DIOTIME.

Ce païen, comme vous l'appelez et comme on l'appela longtemps en Allemagne, était, plus que personne, sensible à la beauté souffrante de l'âme chrétienne. On voit, même alors qu'il décrit avec une exactitude cruelle les disgrâces physiques de Cornélie, qu'elle exerçait sur lui un grand charme. «Elle avait, nous dit-il, si ce n'est les plus beaux yeux, du moins les plus profonds» qu'il eût jamais vus. Son regard généreux, c'est ainsi qu'il le caractérise, parce que «il donnait tout et ne demandait rien en retour,» était semblable au regard des saintes extatiques. C'était «un pur rayon de l'âme la plus chaste qui fut jamais.» La taille de Cornélie était svelte et bien proportionnée; elle avait dans son port et dans son air quelque chose à la fois d'imposant et de languissant. Sa voix prenait tour à tour des accents brusques et les intonations les plus suaves. Mais, entre le regard lent de ses grands yeux à fleur de tête, son front haut, modelé avec délicatesse, où se marquaient durement de noirs sourcils, et les autres traits du visage, il y avait désaccord. Parfois aussi un mouvement précipité du sang laissait à sa joue des traces fâcheuses, et cela le plus souvent aux jours où Cornélie devait paraître dans quelque fête, si bien qu'elle semblait alors, écrit Gœthe, le jouet d'un démon railleur qui trahissait à tous les yeux les troubles contenus de son âme ardente. Cette étrange jeune fille était quelque peu hallucinée. Elle touchait au surnaturel; elle sentait la mort à distance; elle pleurait les maux à venir. En relisant, ces jours passés, les Mémoires de Gœthe, j'ai été frappée d'une scène bizarre à laquelle je n'avais pas d'abord pris garde, et qui jette un jour singulier sur les relations du frère et de la sœur. C'est une véritable explosion de tempérament qui peut faire soupçonner les violences que souffrait en son cœur Cornélie.

La voici cette scène, telle que je l'ai notée. Elle est à la fois tragique et comique, comme il arrive quand de grandes figures se trouvent resserrées dans un cadre étroit.

C'était par une soirée d'hiver, un samedi, à l'heure où, selon sa coutume, le vieux conseiller Gœthe faisait venir en sa maison le barbier afin d'être rasé de frais et de pouvoir, au lendemain dimanche, s'accommoder tout à son loisir pour le service divin. Les deux enfants, blottis derrière le poêle immense qui domine de sa masse noire tous les intérieurs germaniques, se récitaient l'un à l'autre par récréation un chant de la Messiade. Wolfgang avait pris le rôle de Satan; Cornélie, au nom d'Adramalech, lui adressait des reproches.

Tous deux, en commençant, ne faisaient que murmurer les vers à voix basse, pour ne pas attirer l'attention (le père de Gœthe n'aimait pas cette poésie nouvelle et sans rimes que Klopstock venait d'introduire, et la Messiade n'entrait qu'en contrebande dans sa maison); mais tout à coup, au moment qu'Adramalech s'emporte aux invectives, Cornélie, oubliant la fiction, s'identifiant avec son personnage, saisit le bras de Wolfgang; elle se prend à déclamer, d'une voix de plus en plus stridente et comme hors d'elle-même, cette pathétique apostrophe:

Sauve-moi! je t'en supplie. Si tu l'exiges,
Je t'adorerai, ô monstre, réprouvé, noir malfaiteur!
Sauve-moi! je souffre l'éternel tourment de la mort vengeresse!
Autrefois j'ai pu le haïr d'une haine ardente et farouche,
Aujourd'hui je ne le saurais plus; et cela aussi m'est une terrible angoisse.
Oh! que je suis broyée!…