Vous oubliez, ce me semble, les Élégies romaines, les Épigrammes de Venise, d'autres poésies encore en assez grand nombre, et plusieurs pages de prose où l'expression de l'amour est extrêmement vive.
MARCEL.
Sans compter que votre poëte platonique finit par épouser sa servante.
DIOTIME.
Christiane Vulpius ne fut jamais la servante de Gœthe, mon cher Marcel, mais sa compagne fidèle et dévouée pendant vingt-huit ans. Elle ne fut point pour lui la Thérèse de qui l'on rougit. Le fils qu'il eut d'elle, il l'aima tendrement et l'éleva à ses côtés avec le plus grand soin. S'il donna tardivement à son union avec Christiane la sanction légale, c'est qu'il n'y attachait pas d'importance; c'est que Christiane aussi, dans un sentiment à la fois humble et fier, dissuadait son amant de ce mariage officiel, comme d'une condescendance à l'opinion qui n'ajouterait rien ni à son bonheur ni à sa sécurité. Du reste, le mariage, pas plus dans la vie de Gœthe que dans celle de Dante, n'exerce d'influence appréciable; ni l'un ni l'autre n'unit son sort à la femme qui eût été, selon l'esprit même de l'union conjugale, sa moitié véritable. La société ne paraît pas jusqu'ici disposée à suivre le conseil de Platon, qui voulait aux meilleurs les meilleures; elle n'obéit pas à la loi de sélection que Darwin croit être la loi de nature. Elle ne prend pas souci, tout au contraire, d'unir aux grands hommes les grandes femmes.
MARCEL.
Mais cette Christiane, si j'en crois Bettina, qui l'appelle quelque part «une saucisse enragée,» loin d'être une grande femme, n'était pas même une femme médiocre. Elle n'avait aucun esprit, pas la moindre culture.
DIOTIME.
Christiane a eu le sort de Monna Gemma, de qui les biographes de Dante font une Xantippe, elle a été jusqu'ici fort maltraitée des admirateurs de Gœthe. Mais quelques critiques plus équitables commencent à la réhabiliter. Il paraît certain qu'elle avait l'intelligence vive et le désir d'apprendre. Gœthe prenait plaisir à l'instruire, à causer avec elle de choses élevées; je n'en voudrais pour témoignage que cette belle poésie scientifique sur la métamorphose des plantes, ce chef-d'œuvre du genre, qu'il lui dédie, et qu'il a composée évidemment pour répondre aux curiosités intellectuelles de sa maîtresse. Cependant, je n'en disconviendrai pas, c'est bien moins l'esprit que la beauté de Christiane qui captive Wolfgang. Lorsqu'elle lui apparaît dans la fleur de son printemps, elle est, dit-il, «riante et rayonnante comme un jeune Bacchus;» et jamais, depuis les temps helléniques, l'ascendant, la magie de la beauté, n'avaient été sentis et subis comme par notre poëte.