C'est là, sur un registre des arts majeurs (celui des médecins et des apothicaires), que se lisait, de 1297 à 1300, le nom patricien de Dante d'Aldighiero degli Aldighieri, poeta fiorentino.
MARCEL.
Dante médecin! peut-être apothicaire! Voici qui me gâte furieusement ses lauriers et sa Béatrice!
DIOTIME.
Aux temps dont nous parlons, Molière lui-même n'eût pas trouvé là le plus petit mot pour rire. Les apothicaires étaient lettrés. C'est chez eux que l'on achetait les livres, chose alors si rare et si respectée. La médecine était considérée, avec la théologie et la jurisprudence, comme une science à part, au-dessus de toutes les autres. Elle était venue des Arabes avec l'algèbre; elle en parlait la langue abstraite. Un chirurgien qui remettait un membre, faisait une équation, il s'appelait alors, en Italie, comme encore aujourd'hui en Espagne et en Portugal, un algebrista. Comme les médecins orientaux, les médecins italiens entourés du prestige de l'astrologie qu'ils pratiquaient presque tous, étaient très-influents dans l'État. Ils devenaient ambassadeurs, évêques. Ils portaient un costume d'une grande richesse, on les comblait d'honneurs. On les persécutait aussi; l'Inquisition avait l'œil sur eux, craignant ce qu'elle appelait les profanations de l'anatomie, sévèrement interdite par le souverain pontife. Le célèbre Pierre d'Abano fut deux fois condamné par les inquisiteurs. Après sa mort, pour sauver ses restes des flammes, il ne fallut rien de moins que les sollicitations du peuple de Padoue et l'intervention directe du pape, à qui Pierre d'Abano avait donné des soins dans une grave maladie.
ÉLIE.
Serait-ce, par hasard, en sa qualité de médecin, que Dante fut menacé et forcé d'écrire son Credo?
DIOTIME.
Non. Ce fut pour avoir mis des papes en enfer et des païens en paradis, que, pendant son exil à Ravenne, il fut mandé et interrogé par l'inquisiteur. J'ajoute que ce Credo est d'origine suspecte, bien qu'il figure dans quelques éditions très-anciennes des œuvres de Dante.—Mais retournons à Florence. Vous rappelez-vous, Élie, le tableau que fait Dino Compagni de cette période animée qui s'écoule entre la venue de Charles de Valois et la descente en Italie de l'empereur Henri VII? L'historien, plein de colère, nous montre sous un aspect tout à fait dantesque sa ville natale en proie aux factions, à la licence des mœurs. La belle cité où il a vu le jour et qu'il aime d'une tendresse passionnée, devient sous son pinceau la forêt des vices, un enfer…