Un moment, on le voit dans ses lettres et dans ses mémoires, Gœthe, chargé par le grand-duc de Weimar de conduire les affaires publiques, s'applique, comme il s'est appliqué à tous les arts, au grand art de l'homme d'État. Il lit avec émotion nos cahiers de 89: il aurait voulu en réaliser la pensée. Il parle avec le sérieux candide qu'il apporte en toutes choses de la grande tâche qui lui est imposée. Il en remplit, dit-il, ses veilles et ses rêves, il y sacrifie ses plus chères occupations: il interrompt ses études, ses travaux, parce que son devoir (son devoir de ministre s'entend, car il semble oublier à ce moment son œuvre poétique) lui devient chaque jour plus cher. C'est en l'accomplissant dignement qu'il voudrait «se rendre l'égal des plus grands hommes.» Mais il est vrai de dire aussi que les espérances prochaines de Gœthe sont bientôt dissipées. Les horreurs de la guerre dont il pense, sous la canonnade de Valmy, qu'elles commencent une époque nouvelle dans l'histoire, le persuadent que des générations entières seront sacrifiées à la révolution immense qui, selon lui, va changer les destinées, non-seulement de l'Europe, mais du monde. Alors, comme il hait tous les agents violents (il est anti-vulcaniste en histoire comme en géologie); comme il sent douloureusement le malheur d'appartenir à une nation faible, incapable de cohésion, impuissante en politique; comme il n'a pas de foi dans la vertu des petites constitutions, des petits parlements, des petites promesses et des petits souverains de la Confédération germanique; comme il ne croit en définitive qu'au pouvoir de l'esprit, au progrès par la science et la persuasion, et non par les improvisations hasardées ou la contrainte, Gœthe se met à l'écart. Il se retire des factions. Il se fait à lui seul, comme Dante (qui paraît bien, lui aussi, à un certain jour, avoir désespéré de ses amis), son propre parti. Voyant la confusion où tout allait chez ce pauvre peuple allemand, le plus grand dans l'ordre moral, dit-il, mais le plus misérable dans son organisation politique, il rentre, pour n'en plus sortir, dans la sphère de l'art, où son autorité s'exerce sans entraves. Mais c'est pour y tenter, à sa manière, l'unité allemande. Il forme le plan d'un grand congrès général qui sera, dans l'opinion de Herder, le premier institut patriotique de l'Allemagne; et s'il n'y réussit pas, il en répand du moins dans les esprits l'idée qui y germera plus tard. Une voix intime dit au poëte qu'il importe assez peu à l'Allemagne de compter un soldat, un clubiste, un pamphlétaire ou un harangueur de plus, mais que, en lui léguant un Gœthe, il aura fait pour la patrie future tout ce qui lui est commandé par Dieu et par son génie.
Et qui oserait l'en blâmer? Qui oserait accuser d'indifférence patriotique celui dont on a pu dire:
L'Allemagne s'est sentie grande tant que Gœthe a vécu?
ÉLIE.
Vous idéalisez, vous me feriez presque aimer le sage égoïsme du grand artiste; mais comment l'égaler à l'héroïsme du grand citoyen, et que les effets en sont moins vivants dans les cœurs! L'Allemagne, sans doute, admire, elle adore son Gœthe; mais qu'il y a loin du culte un peu abstrait qu'elle lui rend au frémissement d'amour de toute cette jeune Italie qui portait naguère aux combats pour la liberté les couleurs de Béatrice, et que les chants divins de l'Allighieri consolaient dans les durs cachots du Spielberg, exaltaient au martyre de Cosenza!
DIOTIME.
J'en tombe d'accord avec vous, Élie, avec cette seule réserve, que je n'oppose pas ici l'égoïsme d'un caractère si l'héroïsme d'un autre, mais, comme je vous le disais tout à l'heure, le génie et la tradition des deux peuples qui se personnifient dans nos deux poëtes. Et tenez, même dans cette retraite studieuse, dans cette «solitude amie» que vous seriez tenté de reprocher à Gœthe, dans ce calme où sa verte vieillesse poursuit sans dissipation l'œuvre, patriotique aussi à sa manière, qu'il a entreprise de grandir dans les lettres et dans les arts le nom allemand, la colère vient un jour le saisir et lui inspire des accents tout à fait dantesques.
ÉLIE.
En quelle occasion?