ÉLIE.
Diotime, sur qui la mort tragique d'une sœur très-aimée avait produit une impression ineffaçable, concevait à ce sujet plus d'inquiétude; mais, par des motifs que j'ignore, elle ne pensa pas devoir s'opposer aux volontés qui éloignaient George de la maison paternelle, elle me pria seulement de l'accompagner, et je partis avec lui pour la Grèce. Au bout de quelque temps, rappelé par des affaires, je crus pouvoir le quitter. Je ne le laissais pas seul; nous avions noué amitié avec Evodos. Vous le connaissez; vous savez de quel ascendant naturel, malgré sa jeunesse, il entraîne, il sait gagner à ses belles ambitions tout ce qui l'approche. J'espérais que, par ce lien nouveau, George insensiblement se rattacherait à la vie, et que peut-être même il en viendrait quelque jour à entrer de cœur et d'esprit dans les vues, dans les projets, dans les passions généreuses du jeune Hellène. Hélas! à peine rentré chez moi, je recevais une lettre d'Athènes; elle était scellée de noir; je l'ouvris en tremblant. Evodos m'écrivait qu'au lendemain de mon départ, George avait soudain disparu, et qu'après plusieurs jours de recherches, on avait appris, par des femmes de pêcheurs, venues de grand matin au Pirée pour y vendre leurs filets, que, pendant leur marche nocturne sur le rivage, elles avaient vu, bercé par la vague, un beau corps endormi, d'une blancheur angélique, et qui semblait comme enveloppé de lueurs merveilleuses…
VIVIANE.
J'avais bien deviné quelque chose de tout cela, mais j'ignorais les détails. Croiriez-vous que Diotime n'a jamais prononcé devant moi le nom de George!
ÉLIE.
La dernière fois que nous avions parlé de lui ensemble, c'était à l'occasion d'une lettre d'Evodos qui s'occupait de faire placer, à l'endroit même où l'on a retrouvé le corps, une pierre funéraire. Les larmes que j'avais vues tomber des yeux de Diotime sur ses joues d'une pâleur mortelle m'avaient à tout jamais interdit d'éveiller ce souvenir. D'elle-même, ce matin, après plusieurs années de silence, elle l'avait rappelé, et j'en étais resté troublé plus que je ne saurais dire…
Comme ils en étaient là, Viviane mit un doigt sur sa bouche, et s'avançant vivement à la rencontre de son amie qui déjà se trouvait à portée de la voix: Qu'avez-vous donc vu là-bas de si extraordinaire, lui dit-elle, et comment pouvez-vous si longtemps vous passer de nous?
—J'étais avec un autre ami, dit en souriant Diotime.
VIVIANE.
Un autre ami?