dit l'Allighieri, à ceux qui voudraient, dans leur frêle esquif, suivre son vaisseau superbe; plus je vais, plus je m'effraie de l'entreprise où je me suis hasardée. À ne parler que du temps, savez-vous que, si je voulais tout dire sur Gœthe, ce ne serait pas quelques heures, mais quelques semaines qu'il nous faudrait rester à Plouha?
VIVIANE.
Je le voudrais bien…
DIOTIME.
Et je devrai m'estimer heureuse si j'achève aujourd'hui d'esquisser les grands traits généraux qui font de Gœthe, à mes yeux, le Dante du XIXe siècle. Vous ne sauriez vous figurer, Viviane, le nombre et l'étendue des ouvrages écrits sur Gœthe. La littérature dantesque est déjà dépassée, je crois, par la littérature gœthéenne. La controverse au sujet des idées et des sentiments de l'auteur de Faust ne finira pas de longtemps en Allemagne; elle ne fait que commencer en Europe. Comme aussi Gœthe, en ce qui le touchait personnellement, gardait volontiers le silence; comme il ne daigna jamais répondre à ses détracteurs; comme il ne lui déplaisait pas de voir son Faust devenir l'objet d'une infinité d'interprétations et de commentaires qui donnaient au vieillard un sentiment vif de sa puissance croissante sur les imaginations; comme il souriait complaisamment à ce Faust poliscusa qui déconcertait la critique, il en a été de lui comme de l'Allighieri: dans les deux camps opposés, guelfes ou gibelins, croyants ou sceptiques, conservateurs ou réformateurs, on s'est disputé l'honneur de son nom. Les nuages se sont amassés tout alentour; l'obscurité s'est accrue, le tonnerre a grondé; et, pareil aux demi-dieux antiques, le poëte a disparu, il a été ravi aux cieux dans l'orage,—Je crois bien, quoique je vous aie dit peu de chose au regard de ce qu'il y aurait eu à dire, vous avoir montré dans Gœthe l'homme de sa nation, de son temps, mais aussi l'homme universel, l'homme de l'humanité, en qui s'expriment et luttent, avec une puissance extraordinaire, les passions, les espérances, les tristesses, les joies, tout le réel et tout l'idéal de la destinée humaine. Si je ne m'abuse, je vous ai fait entrevoir les analogies profondes qui, sous les différences de temps, de lieux, de races et de caractères, relient l'un à l'autre l'auteur de Faust et l'auteur de la Comédie: un génie essentiellement religieux, traditionnel autant que novateur, qui reçoit avec respect du passé tout ce qu'il est possible d'en recevoir, et qui transmet à l'avenir un héritage agrandi, fécondé par le travail d'une pensée libre et généreuse. Nous avons admiré chez nos deux poëtes un talent spontané et réfléchi, lyrique et épique tout ensemble; une âme ouverte à la plus haute conception de l'amour. Nous touchons maintenant à ce qui va achever la ressemblance entre Dante et Gœthe, à ce désir qui les possède également de mettre tout leur génie, toute leur vertu, la Somme, le Trésor, le Miroir de leur connaissance, aurait-on dit au moyen âge, dans une œuvre grandiose qu'ils vont porter en eux, méditer, quitter et reprendre, remanier, améliorer sans cesse, jusqu'à la fin. Sans se mettre ouvertement en scène dans son Faust, Gœthe y est présent tout aussi bien que Dante dans sa Comédie. Étudier l'œuvre, c'est ici, plus qu'en aucune autre création de l'art, étudier l'homme. Et c'est pourquoi tantôt, Viviane, je vous disais que vous alliez avoir plus d'une occasion, à mesure que nous entrerions dans l'analyses de Faust, de revenir sur ce que j'ai pu négliger, et de remettre où bon vous semblera vos grands points d'interrogations despotiques.
VIVIANE.
Comptez que je ne m'en ferai pas faute, malgré l'épithète railleuse.
DIOTIME.
Nous avons vu déjà que Gœthe, en concevant le plan de sa tragédie, était mû, comme Dante, non-seulement par le désir de la gloire qui leur est commun avec tous les grands artistes, mais encore par le désir généreux qu'ont seuls les grands cœurs de faire servir l'exemple de leurs fautes et de leurs égarements au bien d'autrui. En étudiant l'un et l'autre poëme, nous n'apprenons pas seulement à connaître un chef-d'œuvre littéraire, mais encore le moyen que, dans la société du XIVe et du XIXe siècle, deux nobles esprits jugeaient le plus propre à gagner la béatitude, à faire son salut; si bien que je serais parfois tentée d'examiner Faust et la Comédie de ce point de vue dévot, et de les considérer comme un livre d'édification qui se pourrait nommer l'Imitation de Dante ou l'Imitation de Gœthe. Mais, pour le moment, ne nous engageons pas dans ces considérations morales, et tenons-nous-en à notre Faust poétique et légendaire.