Vous avez vu que la tragédie de Gœthe repose, comme la Comédie de Dante, sur la donnée première des communications surnaturelles entre le monde terrestre et le monde céleste. Dès le prologue de Faust, le poëte germanique frappe l'accord qui nous ouvre les régions merveilleuses de la mythologie chrétienne. Nous sommes en pleine légende. La scène se passe dans le ciel. Les personnages sont Dieu le Père, les trois archanges, un suppôt de Satan, le démon Méphistophélès. Celui-ci, qui paraît en assez bons termes avec le Seigneur, vient de temps en temps causer avec lui et l'entretenir de ce qui se passe sur la terre. Cette fois le bon Dieu lui demande des nouvelles du docteur Faust, qu'il appelle son serviteur et qu'il qualifie d'homme juste. Méphistophélès, impatienté de ces louanges données à une espèce de fou, à un métaphysicien tout absorbé à la recherche de l'infini et qui ne sait rien de la vie réelle, veut gager avec le Seigneur qu'il ne lui sera pas difficile de tenter cet esprit malade et de l'entraîner hors de la droite voie. Le Seigneur, en souriant, accepte la gageure, bien certain qu'il est de ne pas la perdre, l'homme dans ses obscurs instincts ayant toujours, dit-il, conscience du droit chemin.
MARCEL.
À la bonne heure! Voici un bon Dieu qui parle fort bien. Il est de l'avis de la demoiselle de Gournay, cette aimable fille de notre grand Montaigne, laquelle écrit quelque part: «L'homme naît à la suffisance et à la bonté tout ainsi que le cerf naît à la course.»
DIOTIME.
Après quelques paroles courtoises, échangées entre le bon Dieu et le démon, Méphistophélès quitte le ciel, et l'action terrestre commence.
MARCEL.
C'est la vieille histoire de Job. Mais qu'est-ce au juste que ce démon qui n'est pas Satan en personne, et d'où vient ce nom de Méphistophélès?
DIOTIME.
Le nom de Méphistophélès, donné par Gœthe à son démon, n'est qu'une variante du Méphistophel, Méphostophiles ou Méphistophilus qui figurent dans la légende, du Méphistophlès des marionnettes et du Méphostophilis de Marlowe. Les commentateurs ne s'accordent pas entièrement sur sa signification. On le suppose provenant d'une mauvaise étymologie grecque, et voulant dire ou bien celui qui n'aime pas la lumière ou bien celui qui aime Méphitis, la divinité qui préside aux miasmes. Quant au caractère moral de Méphistophélès, il est tout simplement, dans les livres populaires, le tentateur des Écritures, qui promet à nos premiers parents de les rendre semblables à Dieu, et qui offre à Jésus la domination sur tous les royaumes de la terre. Gœthe, en transformant la légende du XVIe siècle selon le génie du XIXe, fait de son démon une incarnation du doute et de l'ironie inhérents à l'esprit humain. Son Méphistophélès est le Satan moderne, le Satan de bonne compagnie, comme l'a si bien dit Lamartine, le galant cavalier qui porte l'épée au côté, la plume au chapeau, le manteau court sur l'épaule, qui se fait appeler M. le baron et sait par cœur son Voltaire. C'est à peine si, au sabbat, les sorcières le reconnaîtront, tant il sent peu son enfer, si lestement il a dépouillé les attributs du vieux diable. Un des interprètes les plus profonds de Faust, le biographe de Hegel, Karl Rosenkranz, incline à croire que Gœthe, en créant ce diable contemporain, a voulu en quelque sorte dédoubler son héros, et que Méphistophélès, à la façon des sorcières dans Macbeth, personnifie la lutte intime des passions ambitieuses dans l'âme de Faust. Ce qui est certain, ce qui est clairement énoncé dans le prologue, c'est que, aux yeux du poëte, le mal personnifié dans Méphistophélès n'est pas le mal absolu, infernal, de la théologie chrétienne, mais le mal relatif, inséparable de la condition humaine et qui, dans l'ordre universel, est subordonné au bien.