Un souvenir, le son lointain d'une cloche, un chant d'église, lui rappellent la fête de Pâques, où jadis son enfance heureuse célébrait, avec le retour du printemps, la résurrection du Sauveur des hommes. Il s'attendrit en songeant aux consolations apportées à la terre par le miséricordieux crucifié. Toute l'austérité de sa pensée s'amollit. Un souffle de tendresse dissipe les noires vapeurs amassées dans son cerveau par la science solitaire. Tout à l'heure, il va se faire simple avec les simples, enfant avec les enfants. Suivi de son disciple Wagner, il va se mêler à la foule des promeneurs, dont les gais propos, les rires, les chansons célèbrent à leur manière la fête chrétienne. Mais le spectacle de la vie extérieure ne saurait longtemps captiver l'âme de Faust. Lassé bientôt de ces joies bruyantes, il s'assied à l'écart; il contemple les magnificences du soleil couchant; son inquiétude renaît, sa soif de la lumière éternelle. Il voudrait suivre les rayons de l'astre qui va quitter notre hémisphère. Il envie à l'aigle son aile, à l'alouette son chant, à la grue qui traverse les airs la puissance de l'instinct qui la guide. Il appelle à son aide les génies qui planent invisibles entre la terre et le ciel, il les adjure de remporter avec eux dans l'espace. C'est alors qu'apparaît Méphistophélès. Sous la figure d'un chien, il s'attache aux pas de Faust; il le suit à son retour dans la ville; il entre avec lui dans le laboratoire. La nuit est venue.—Cette longue exposition terminée, qui dans la Comédie n'occupe que la moitié d'un chant, l'action proprement dite, la tentation va commencer.

Je suppose, ma chère Viviane, que vous n'avez pas eu de peine jusqu'ici à reconnaître, sous les traits de Faust, Wolfgang Gœthe, à cette première période de sa jeunesse où nous l'avons vu, profondément troublé par l'incertitude et la discordance des choses de la vie, se jeter tout éperdu à l'enthousiasme de la mort.

VIVIANE.

La fiction est transparente, et Dante n'est pas plus Dante, ce me semble, que Faust n'est Gœthe.

DIOTIME.

Un coup d'œil sur la relation qui se noue entre Faust et Méphistophélès nous rendra plus sensible encore cette identité. Bien loin que le suicide de Faust et sa tentation nous soient donnés par Gœthe comme un signe de déchéance, il les entoure d'une solennité religieuse. C'est au moment où l'âme de Faust vient de s'exalter dans la contemplation d'un grand spectacle de la nature, c'est lorsque, absorbé dans une profonde méditation, ému, attendri, il cherche d'un cœur droit «mit redlichem Gefuhl,» pour le mettre à la portée de tous, le sens véritable des Évangiles, c'est à l'heure du recueillement et d'un pieux travail que Méphistophélès, quittant son apparence de chien, se présent au grave docteur. De même, lorsque Faust consent à se laisser arracher par le démon à ses rêveries solitaires, pour se jeter avec lui au train du monde, lorsqu'il va signer le pacte et qu'il en dicte fièrement les conditions, il se montre de tout point supérieur à celui qu'il appelle avec dédain «un pauvre diable,» et la pensée intime du poëte devient manifeste. Faust n'admet pas un instant que l'esprit de l'homme puisse être compris de Méphistophélès et de ses pareils. «Si tu peux m'abuser par les flatteries, lui dit-il, de telle sorte que je me plaise à moi-même, si tu peux me séduire par la jouissance, si jamais je goûte le repos dans le plaisir, que ce soit là mon heure dernière et que mon âme soit ta proie!»

Mais que veut-il donc, qu'attend-t-il du démon, ce dédaigneux Faust? Lui-même il va nous le dire; il y va insister de peur qu'on ne s'y méprenne. «Tu m'entends bien, dit-il à Méphistophélès, il n'est pas question de plaisir. Mon esprit, guéri du désir de savoir, veut vivre désormais de la vie active, et telle qu'elle est faite à l'humanité tout entière. Je veux étreindre tout ce que la destinée humaine enferme de bien et de mal; toutes ses douleurs, toutes ses joies, je les veux ressentir; je veux éperdument me plonger dans l'immense tourbillon de son activité sans relâche; puis, comme elle et avec elle, à la fin, être brisé!»

Vous le voyez, à peine l'âme de Faust a-t-elle perdu l'espoir de pénétrer par la science et par la philosophie jusqu'à l'essence de Dieu, que, intrépide, elle se jette à l'espoir de pénétrer par le sentiment, par l'action, jusqu'à l'essence de l'humanité. Serait-ce là une défaillance, une dépravation de sa noble nature? Aucunement. C'est une ambition moindre à laquelle il se résigne, après qu'il a reconnu vaine son ambition première. De vulgaires appétits, de lassitude, nulle trace dans les conditions altières de son pacte démoniaque. Nous y sentons toujours le même Faust dont l'âme est «habitée de Dieu.» Nous y sentons notre insatiable Gœthe dans la fougue généreuse, et que l'on disait endiablée, de son ardente jeunesse.

MARCEL.

Pardon si je vous interromps. Vous venez de nous dire que Méphistophélès quittait son apparence de chien; pourquoi ce chien? aurait-il, comme les bêtes de la Comédie, un sens allégorique?