Dans la promenade au jardin, ménagée par Méphistophélès qui poursuit son plan de séduction, les paroles de Faust à Marguerite sont empreintes encore d'un respect profond. Il admire du meilleur de son cœur, comme le plus beau don de la nature, la simplicité de la jeune fille; l'amour qu'elle lui inspire, il le sent «inexprimable, divin, éternel.» La fin d'un tel amour, s'écrie-t-il exalté, ce serait le désespoir! Non; point de fin! point de fin!
Qu'en dites-vous, Élie? Est-ce bien là le sceptique, le libertin, le poëte indifférent que la critique française a découvert en Gœthe, et qu'il n'est pas permis de comparer à Dante?
ÉLIE.
J'ai bien peur que vous n'arrangiez un peu tout cela à votre belle façon imaginative.
DIOTIME.
Aucunement, je vous jure. Et ce que j'essaye de vous rendre dans ma prose sans génie, il n'est besoin de vous le dire, n'approche ni de près ni de loin des élans passionnés de la poésie de Gœthe.
Le monologue de Faust sur les cimes alpestres où il a fui le tentateur, est d'une poésie plus profonde encore que le monologue si célèbre du commencement. Arraché par un effort de sa volonté à l'entraînement des sens, l'âme de Faust a repris l'empire d'elle-même. Au souffle pur des hautes solitudes, elle se rouvre au sentiment de la vie universelle. Mais le démon ne le laisse pas longtemps à ses contemplations. Il accourt vers lui; il raille sa vie d'anachorète. Par des images licencieuses, il essaye de réveiller en lui les appétits charnels. Puis, voyant que les suggestions des sens ne troublent plus la sérénité de Faust, il s'adresse à son cœur; il lui peint les tristesses de Marguerite, l'amour qui la consume, le regret qui la ronge dans le cruel abandon de celui qu'elle ne saurait plus oublier. Faust s'émeut. Ce cœur si fort ne saurait supporter la pensée des douleurs qu'il a causées. Il se défend encore contre Méphistophélès, mais sa défense faiblit. Il commande au tentateur de s'éloigner, mais sa voix tremble. Avec la pitié, la passion est rentrée dans son cœur. Toutes les péripéties, toutes les émotions de cette passion terrible qui entraînent l'innocence de Marguerite à la faute, au crime, à la plus épouvantable catastrophe, vous sont trop présentes pour que nous nous y arrêtions, malgré leur beauté. Je voudrais seulement vous rendre attentifs à l'idée morale qui en ressort.
MARCEL.
Mais il me semble que c'est une morale très-simple et que notre curé n'a que trop fréquemment occasion de faire aux innocentes de sa paroisse.