Est-ce qu'Emerson ne dit pas quelque chose d'analogue dans ses Essais? Je me rappelle vaguement un passage où il conseille à l'homme de bien de ne pas traîner après lui le cadavre de la mémoire, this corpse of memory.

DIOTIME.

C'est le sentiment de quiconque est animé du génie de la vie active et mû par la conscience du mal à réparer plutôt que du mal à pleurer. Gœthe, d'ailleurs, constamment occupé, comme il l'était, du problème de la responsabilité humaine, n'avait jamais pu arriver à une certitude autre qu'à celle de l'inextricable complication de nécessité et de liberté dont se composent la vie et les malheurs de l'homme. Il en concluait que la vraie morale, la vraie justice ici-bas, c'était une inépuisable compassion. Qu'il soit saint, qu'il soit méchant, nous plaignons l'infortuné;

Ob er heilig, ob er büse,
Jammert sie der Unglücksmann.

chante le chœur des sylphes avec une mélancolie pleine de tendresse. Il y a là un sentiment de doute miséricordieux qui n'existe pas au même degré, tant s'en faut, dans les Cantiques où Béatrice, tout en accourant au secours de celui qu'elle aime, ne lui épargne ni les humiliations ni les dures réprimandes.

On sent dans cette appréciation différente de la culpabilité (péché et remords pour Dante, erreur et réparation pour Gœthe) l'intervalle de cinq siècles durant lesquels les sciences naturelles et historiques, affranchies de tous les dogmes, et s'éclairant l'une l'autre, ont éclairé aussi la morale d'un jour nouveau. Au temps de l'Allighieri, on croit à la vengeance de Dieu, parce que l'on honore la vengeance humaine. Au temps de Gœthe, la torture est abolie, la peine de mort combattue dans son principe; l'enfer n'est plus pour Faust qu'une «légende bizarre.» Aussi, dans les plus terribles catastrophes de la tragédie, n'exprime-t-il pas une seule fois le sentiment de la peur, tandis que Dante, épouvanté, tremble et s'évanouit à tout instant dans sa marche à travers les supplices de l'enfer. Aussi Faust est-il sauvé sans condition, sans s'humilier, sans se confesser autrement qu'à lui-même et à sa propre conscience, sans aucun acte de foi explicite. Il est sauvé par le seul effet d'une loi générale et divine qui élève à Dieu tout ce qui a puissamment aspiré vers lui et tenté, fût-ce en se trompant de voie, de faire le bien ici-bas.

Le chœur des sylphes qui, d'une main légère, en quelques vagues arpèges à peine entendus au sein du crépuscule, nous rappelle ces graves problèmes, est soudain interrompu par une explosion de lumière. C'est le char du soleil qui s'avance avec une majesté homérique.

Horchet! horcht! dem Sturm der Horen!
……………………………….
Phœbus' Ræder rollen prasselnd;
Welch Getœse bringt das Licht!

L'imagination de Dante, vous vous le rappelez, conçoit ainsi la lumière retentissante de l'astre du jour, et dit hardiment au début de l'Enfer qu'il est repoussé par la panthère vers la vallée «où le soleil se tait, là dov'l sol tace

Faust s'éveille. Son monologue, écrit dans la forme dantesque des tercines (Gœthe ne l'emploie que cette seule fois dans toute son œuvre), ne reste pas au-dessous des plus beaux élans lyriques de la Comédie. Faust salue le roi des cieux; il écoute, il bénit, dans un transport de joie, les pulsations de la vie qui renaît dans son sein et dans le sein de la terre. Il se sent renouvelé comme les feuilles et les fleurs que baigne la rosée du matin.