Précisément; je lui entendais attribuer un mot analogue à celui qu'on met dans la bouche de l'Allighieri: «Resterez-vous longtemps dans les conseils du roi?» lui aurait demandé un député piémontais, en 1862.—«Aussi longtemps qu'il en sera digne!» Vous voyez que le vieux sang florentin, étrusque ou romain, ne s'est pas beaucoup christianisé, du moins en ce qui concerne la vertu par excellence du christianisme, l'humilité. Mais passons… Nous avons laissé Dante partant pour Rome. Il y est reçu avec honneur, choyé, caressé, trompé à la manière traditionnelle de la diplomatie cléricale. Pendant ce temps, Charles de Valois entre à Florence, en compagnie de Corso Donati. Il y rétablit le gouvernement des Noirs; il livre la ville à ses soldats.

Ce ne furent, pendant huit jours entiers, que massacres, incendies, viols et pillages; puis, la soldatesque lassée, on régularisa les choses. Un décret général de bannissement fut prononcé contre les Blancs, et bientôt une sentence particulière, rendue sans jugement, dans un latin barbare, condamne Dante Allighieri, lui onzième, pour cause de baraterie, d'extorsions et de lucre, à être brûlé vif, si jamais il remet les pieds sur le territoire florentin. Dante, qui revenait à Florence, apprend à Sienne que sa maison est rasée, que ses biens sont dévastés, qu'il est ruiné, proscrit. Il va rejoindre ses compagnons d'exil; il commence à trente-huit ans ce long et douloureux pèlerinage qui ne devait finir qu'avec sa vie.

L'exil était alors pour les Florentins, amoureux, idolâtres de la terre natale, ce qu'il avait été dans l'antiquité pour les enfants d'Athènes, une sorte de mort morale. Mais ce qui devait le rendre plus cruel encore pour l'Allighieri, et tout à fait insupportable, c'était, il nous l'apprend lui-même, la compagnie mauvaise et inepte, malvaggia e scempia, avec laquelle il s'y voyait envoyé. Au lieu de son cher Guido, dont il pleurait, non sans remords peut-être, la fin prématurée…

VIVIANE.

Pourquoi, non sans remords?

DIOTIME.

Parce que Guido était mort à la suite des fièvres de la malaria qu'il avait prises à Sarzana, pendant son exil, sous le priorat de Dante, avec les Cerchi, les Tosinghi, les Bonaparte. Au lieu de son noble ami Guido, il ne voyait à ses côtés que des gens sans valeur, des insensés, des impies (c'est ainsi qu'il les qualifie), dont il lui fallait entendre et subir les sottises infinies. Ce que les grands hommes ont à souffrir des partis auxquels ils se rangent, même alors qu'ils paraissent les commander, n'est pas croyable. Ce serait un triste, mais salutaire enseignement, de voir quelle puissance malfaisante peut exercer sur les caractères généreux, sur les hommes de génie, la médiocrité enrégimentée sous le drapeau d'un parti. J'en ai vu de nos jours plus d'un exemple. Peut-être avez-vous entendu raconter comment, accouru du fond de sa Bretagne pour défendre des conspirateurs qu'il ne connaissait pas, l'abbé de Lamennais fut raillé, bafoué dans la prison où il venait offrir, avec une naïveté sublime, à ces hommes grossiers, l'appui de son nom et de sa plume illustre. Vous n'avez pas oublié Manin, accusé de trahison pour avoir dit que la maison de Savoie pouvait avancer l'œuvre de l'unité italienne. J'ai ouï dire d'Armand Carrel qu'il avait souhaité de mourir, tant lui était à charge le soin de conduire les républicains infatués et indisciplinables. Elle serait longue et tragique l'histoire de ces âmes fières et justes que la révolution jette en pâture à la vulgarité des partis. Ce serait un martyrologe, la liste de ces grands cœurs méconnus, calomniés, étouffés, navrés, succombant enfin, non sous les coups de leurs adversaires, mais dans les dégoûts dont les accablent leurs prétendus amis politiques. Dante, qui était envoyé en exil sous le prétexte qu'il penchait vers le parti gibelin, se voyait en quelque sorte solidaire des passions gibelines. Il dut participer à des entreprises insensées. Avec les chefs des gibelins, il erra de ville en ville. On le voit tour à tour à Vérone qui était la capitale du gibelinisme lombard, à Padoue, à Bologne, à Pistoïa, dans la Lunigiana chez les Malaspini, à Venise, puis enfin à Ravenne chez les Polentani.

VIVIANE.

Est-il venu à Paris comme on le raconte?

DIOTIME.