DIOTIME.

Si j'ai tenu, avant de vous parler du poëme de Dante, à vous remettre sous les yeux sa vie, c'est que, selon moi, après les innombrables commentaires qui, depuis plus de cinq siècles, s'efforcent d'expliquer la Divine Comédie, le plus sûr est encore de s'en tenir à Dante lui-même. La connaissance de sa personne et de sa destinée, voilà le commentaire véritable de son œuvre. C'est la condition première d'une interprétation discrète, à laquelle rien ne supplée, mais qui peut suppléer à tout.

MARCEL.

À la bonne heure! on ne saurait mieux dire, et me voici délivré d'un grand souci. Il faut bien que je vous le confesse, la vue de ce gros portefeuille, tout bourré de notes, à ce que je suppose, ne me présageait rien de bon; car je ne connais pas, pour ma part, de peste plus noire que ces cuistres, ces triples pédants qu'on baptise du nom de commentateurs, et qui s'abattent sur les œuvres du génie comme les sauterelles sur les moissons d'Égypte.

DIOTIME.

Vous me louez trop vite, Marcel, de ce que je n'ai point dit. Il s'en faut que j'aie cette haine vigoureuse que vous portez aux commentateurs. À mon sens, ceux de la Comédie ont rendu de vrais services. Sans eux, je parle des anciens surtout, nous aurions aujourd'hui perdu toute trace d'une multitude de particularités de la vie florentine, auxquelles Dante fait allusion dans son poëme et qui rompent très-heureusement, par un accent de vérité familière, la solennité de l'ensemble. Selon l'opinion de Fauriel, qui compare les commentateurs de Dante à ceux d'Homère, ils auraient eu un mérite plus grand encore: ils auraient contribué, pour leur bonne part, au maintien de la nationalité littéraire de l'Italie.

ÉLIE.

Comment cela?

DIOTIME.

Quand le classicisme grec ou latin menaçait d'étouffer l'idiome national, quand une littérature académique, sans tempérament de race ou de peuple, s'imposait au goût perverti, ces querelles d'érudits ont, à diverses reprises, ramené les esprits égarés à la source vive de poésie que Dante a fait jaillir du sol toscan.