Elles étaient naturelles à des hommes qui renonçaient à tous les attachements de la vie présente, pour s'absorber dans la contemplation des choses de la vie future, et c'est là, en effet, dans les cloîtres, qu'elles ont pris commencement. Mais, à son tour, le peuple, quand il crut que le monde allait finir, s'inquiéta fort de ce qui l'attendait par delà. Les traditions autorisées par l'Église admettaient des communications surnaturelles entre le ciel et la terre. Quelques textes de saint Pierre, commentés par les Pères des premiers siècles, l'Apocalypse, l'Évangile de Nicodème, la Vision de saint Paul, celle d'Hermas que l'on croyait écrite sous l'inspiration divine, celle que le pape Grégoire VII avait eue et qu'il se plaisait à raconter en chaire, ne laissaient à cet égard aucun doute. Les descriptions de l'autre vie abondaient dans une multitude d'ouvrages qu'on lisait avidement. Les chansons populaires étaient remplies de peintures de l'enfer; la fiction d'un trou, d'un puits par lequel on y descendait, était généralement répandue. Pour satisfaire les curiosités de Clément V, un nécromant y transportait son chapelain. Ces sortes de visions ou de voyages dans l'autre monde n'étonnaient guère plus d'ailleurs que les voyages entrepris par de hardis navigateurs et par des missionnaires dans les contrées inconnues de notre globe, d'où l'on rapportait alors tant de prodiges. C'était le temps des Mirabilia.
VIVIANE.
Les Mirabilia? Qu'est-ce que cela?
DIOTIME.
C'était le nom de toute une classe de livres consacrés à la description des choses émerveillables qui se voyaient aux pays lointains. Il y avait les Mirabilia de l'Orient, les Mirabilia de l'Irlande, les Mirabilia du monde. En ces temps d'ignorance, les récits véridiques ne semblaient pas moins prodigieux que les fictions. L'océan Atlantique et les mers polaires excitaient presque autant de curiosité et d'effroi que les régions infernales. Quand Marco Polo, revenant à Venise après vingt ans d'absence, raconta à ses compatriotes les choses qu'il avait vues sur l'océan Indien, lorsqu'il publia son Livre des choses merveilleuses, ce ne fut qu'un cri d'étonnement. La première carte géographique, où un autre Vénitien, Marco Sanuto, avait situé, d'après les cartes arabes, le continent africain au milieu des eaux, causa une indicible surprise. Beaucoup plus tard, dans la légende de Faust, on trouve encore de vives traces de la passion populaire pour ces voyages merveilleux à travers les mers et les airs, dans l'ancien et le nouveau monde. La vie elle-même était alors considérée comme un voyage. Selon le tour métaphorique que l'on prenait dans la lecture habituelle des Livres saints, l'homme, ici-bas, était un pèlerin, un fils égaré dans la vallée des larmes, qui cherchait son chemin pour rentrer dans la maison du Père céleste… Et vous auriez voulu, Viviane, que Dante ne tînt pas compte d'une préoccupation, d'une passion universelle des esprits? qu'il écartât cette forme de la vision et du voyage qui rencontrait dans le peuple une croyance naïve, que l'Église autorisait, et que les esprits les plus cultivés acceptaient sans hésitation? Il eût fallu pour cela qu'il ne fût pas ce qu'il était dans toutes les fibres de son être, un grand, un véritable artiste.
VIVIANE.
J'ai parlé sans réflexion; ce que vous dites est de toute évidence.
DIOTIME.
Nous allons voir de quelle manière notre poëte prend possession de cette donnée banale, comment il la transforme, la fait servir à l'expression de ses sentiments, de ses idées propres, et lui imprime le sceau de son génie.