C'est cela. Mais comment savez-vous si couramment votre Ézéchiel?
ÉLIE.
Parce que la passion que vous avez pour l'Allighieri, je l'ai, moi, pour les prophètes.
DIOTIME.
Cela n'est pas si différent qu'il semblerait. Le génie de Dante est tout à fait biblique. À chaque pas, dans sa Comédie, nous rencontrerons des réminiscences des prophètes, en particulier d'Ézéchiel et de Jérémie.—Lucifer, dont la rayonnante beauté devient laideur horrible, et qui va désormais se nommer Satan ou Dité, demeure éternellement fixé dans un lac de glace qui fait le fond du séjour de la damnation. La terre qui occupait l'espace où s'est creusé l'abîme, est poussée au dehors, vers l'hémisphère austral, que l'on se figurait alors couvert d'eau; elle y forme, au sein de la mer du Sud, une montagne isolée. Cette montagne, qui correspond exactement, dans son élévation conique, au puits conique de l'enfer, est le séjour de l'expiation et de la purification, le purgatoire. À son sommet est le paradis terrestre, qu'entoure le fleuve Léthé, et au centre duquel s'élève l'arbre de la science du bien et du mal. Au-dessus de ce paradis, dans la lumière éthérée, est le paradis céleste. Il se compose de neuf sphères ou ciels qui ont pour centre la terre, et qui tournent, d'un mouvement épicyclique, de plus en plus rapides et lumineuses, à mesure qu'elles s'éloignent de leur axe. Par delà ces neuf sphères, et les enveloppant toutes, est l'empyrée, qui est la demeure suprême de Dieu. Là il siége, entouré de sa cour séraphique. Là sont assis, sur des milliers de trônes qui figurent les pétales d'une immense rose mystique, les esprits bienheureux, tout rayonnants d'une candeur éblouissante. Tel est l'ordre, telle est la forme générale de la trilogie dantesque.
Suivons maintenant le poëte dans le chemin qu'il se fraye, de cantique en cantique, à travers les épouvantements de l'enfer et les mélancolies du purgatoire, jusqu'à la béatitude céleste.
Un jour, au sortir du sommeil, Dante se trouve égaré, sans qu'il sache comment, au fond d'une vallée déserte, dans une forêt obscure. En en cherchant l'issue, il arrive au pied d'un colline éclairée à son sommet des premiers rayons du soleil levant. Comme il s'apprête à gravir cette riante colline, trois bêtes féroces, une panthère, une louve, un lion, lui barrent le passage. Effrayé, il recule, il va retomber aux ténèbres de la forêt, quand soudain une ombre lui apparaît qui le rassure et l'invite à le suivre. Cette ombre est Virgile. Le chantre de l'Énéide annonce à Dante qu'il lui est expressément envoyé pour le tirer de la forêt périlleuse et pour le guider dans les commencements d'un grand voyage aux mondes invisibles. Et comme Dante s'étonne, il s'explique davantage. Trois dames célestes, lui dit-il, ont eu de lui compassion. L'une, il ne la nomme pas; l'autre, il l'appelle Lucie; la troisième est Béatrice. C'est cette dernière qui, avertie par les deux autres du péril où est Dante, descend des hauteurs suprêmes pour venir trouver Virgile dans les limbes de l'enfer où il demeure banni avec Homère et les autres grands poëtes antiques qui n'ont point connu le vrai Dieu. C'est Béatrice qui prie Virgile de voler au secours de Dante et de le conduire aux royaumes douloureux que, par grâce spéciale, il lui sera permis de visiter. À l'entrée du royaume de la béatitude où Virgile n'a point d'accès Béatrice réapparaîtra; et, à sa suite, Dante montera jusqu'au pied du trône de l'Éternel. En entendant le nom de Béatrice, Dante, qui s'était effrayé, qui doutait, «n'étant ni Énée ni Paul,» qu'une faveur extraordinaire lui permît la vue des choses éternelles, s'incline. Et le cœur enhardi, il entre avec Virgile dans un chemin sauvage et profond qui va les conduire jusqu'aux portes de l'enfer.
MARCEL.
Vous expliquez tout cela avec une clarté parfaite; mais dans ce qui vous semble si bien ordonné je ne vois, moi, que confusion. Quel baroque amalgame que ce puits, cette montagne et cette rose blanche! Qu'ont affaire ensemble, je vous prie, Virgile et Béatrice, le Léthé et le paradis terrestre? D'honneur, je ne saurais m'étonner beaucoup que Voltaire ait qualifié toutes ces belles choses de salmigondis!