VIVIANE.

En quelle manière?

DIOTIME.

Je vous disais que la Comédie, si vaste en son dessein, est une œuvre très-personnelle, une sorte d'histoire intime de la conversion de Dante, le voyage, le progrès, nous dirions aujourd'hui l'évolution de son âme, des ténèbres à la lumière, de la vie mondaine à la vie en Dieu. Eh bien, dans ce voyage dont le dernier terme est la céleste Rome où Béatrice promet à Dante, que, avec elle, il sera citoyen dans l'éternité.

E sarai meco senza fine cive
Di quella Roma onde Cristo è Romano

Virgile ne joue qu'un rôle secondaire. Malgré la déférence avec laquelle Dante lui adresse la parole, ne l'appelant jamais que son maître et son seigneur, bien qu'il le consulte et lui obéisse en toutes choses, Virgile n'a d'autre mission néanmoins que de le conduire à travers les régions inférieures où Béatrice ne saurait descendre. Du moment que l'on touche aux régions de la pure lumière, à l'entrée du paradis terrestre, Virgile s'en retourne aux limbes d'où il est venu. Une autre plus digne, c'est lui-même qui parle, va mener Dante là où le plus grand des païens ne saurait être admis, au pied du trône de l'Éternel. Et, ce qui semble bien étrange, dès que Béatrice se montre, Virgile disparaît soudain, sans que Dante s'en aperçoive, sans qu'il lui dise une parole d'adieu; et Béatrice ne souffre même pas qu'il donne un regret, une larme, à ce guide si cher.

Dante, perché Virgilio se ne vada
Non piangere anco; non piangere ancora,
Che pianger ti convien per altra spada.

Et, sur cette parole presque dédaigneuse, sur cette défense de le pleurer, nous quittons le chantre de l'Énéide. Dante ne fait pas plus de façons pour congédier le poëte magicien qui vient de traverser avec lui les flammes de l'enfer, que n'en fera Gœthe pour congédier le démon Méphistophélès, lorsque l'âme de Faust, après avoir traversé toutes les misères de la vie humaine, entre dans l'immortalité. Cette analogie m'a beaucoup fait songer. Mais nous y reviendrons. J'ai encore à vous rendre attentifs à la remarque d'un grand critique, qui concorde avec ce que je vous disais de la subordination de Virgile à Dante. Fauriel observe que, sans avoir égard aux champs Élysées ni à l'enfer, tels que Virgile les a décrits dans son Énéide, Dante place celui-ci dans les limbes, et, par deux fois, le fait descendre dans l'enfer catholique: une première fois, pour y assister à la venue triomphale de Jésus-Christ, une seconde fois sans aucun autre but que celui d'y conduire notre poëte. Si vous voulez bien tenir compte aussi de l'opinion de Rossetti, qui attribue le choix que fait Dante de Virgile à l'importance qu'avait au point de vue personnel de l'auteur du de Monarchia le chantre de l'empire romain, et si vous considérez que Dante fait parler et penser ce grand Latin en Italien du XIIIe siècle, qu'il lui prête ses propres pensées avec la connaissance des choses de son temps, vous ne mettrez plus guère en doute ce qui vous a tant surpris d'abord, ce que Fauriel appelle la négation audacieuse de Virgile, c'est-à-dire cette transformation dantesque que subit, dans la Comédie, le Virgile déjà transformé à trois reprises différentes par les érudits, par l'Église, et par le peuple du moyen âge.

MARCEL.

Et transformé en ce moment, pour la cinquième fois, par le poëte
Diotime!…