DIOTIME.
Dante fait comme vous, Marcel; trouvant difficulté au sens de ces paroles, il s'adresse à Virgile pour qu'on les lui explique. Mais Virgile n'éprouve pas à cet égard l'embarras que j'aurais aujourd'hui. Le chantre d'Énée répond selon saint Thomas. L'enfer créé, comme nous l'avons vu, à la chute des anges, est l'œuvre du Dieu en trois personnes, de ce Dieu qui est amour autant que sagesse et puissance. Le Saint-Esprit, l'amour du père pour le fils, qui gouverne et vivifie la création tout entière, l'enfer y compris, ne pouvait être écarté ni par la théologie, ni conséquemment par le poëte théologien Allighieri, au seuil de son poëme sacré. Quoi qu'il en soit, Virgile et Dante franchissent la porte fatale. Ils arrivent sur les bords de l'Achéron, où le vieux nocher Caron passe dans sa barque les âmes damnées. L'Achéron traversé, ils entrent au premier cercle de l'enfer, où sont les limbes. C'est de là que Virgile est venu vers Dante. C'est là qu'ils rencontrent la belle compagnie des poëtes de l'antiquité, Horace, Ovide, Lucain, à la tête desquels s'avance, l'épée à la main, le chantre de l'Iliade.
MARCEL.
Ne nous disiez-vous pas tout à l'heure, et je le croyais aussi, qu'au temps de Dante on connaissait à peine Homère?
DIOTIME.
Dans le midi de l'Italie, l'étude des lettres grecques n'avait jamais été abandonnée. Mais, dans le nord, en Lombardie, et même en Toscane, on ne s'en occupait guère. Avant Pétrarque il n'est jamais question de textes grecs, et Dante ne cite rien que sur les versions latines; je doute fort qu'Homère ait été pour lui plus qu'un grand nom, un nom presque symbolique, le nom d'un clerc merveilleux, tel à peu près qu'il figure dans notre Roman de Troie.
ÉLIE.
L'Homère grec, en effet, ne fut révélé à l'Italie qu'après la mort de Dante. Ce fut un moine de Saint-Basile, envoyé par l'empereur Andronic, en 1339, si je ne me trompe, qui l'apporta et le fit connaître à Pétrarque. La première édition de l'Iliade, publiée à Florence par le Grec Chalcondyle, est de l'année 1488, par conséquent près de deux siècles après que l'Allighieri avait cessé d'exister.
DIOTIME.
Dante reçoit d'Homère et de ses illustres compagnons, dans les limbes, un accueil plein d'honneur. On le salue poëte. Il est admis, lui sixième, nous dit-il avec cette simplicité fière qui est un attribut de son génie, à ces nobles entretiens, et Virgile sourit à son triomphe. On entre dans un lieu ouvert, lumineux et haut, où Dante voit passer des personnages à l'air majestueux. Ce sont les ombres des grands guerriers et des sages hellènes, troyens et latins, les ombres de ces Arabes fameux de qui l'on apprenait les sciences dangereuses: Hector, Énée, l'ancien Brutus, César «armé de ses yeux de proie,» Aristote «le maître de ceux qui savent,» Socrate, Platon, Euclide, Ptolémée, Hippocrate, Avicenne, Averroës: avec eux des femmes héroïques dans la cité, dans la famille, dans l'État, amazones, reines, filles, épouses, amantes illustres: Penthésilée, Lucrèce, Cornélie; puis, seul, à l'écart, Saladin, le loyal et généreux sultan de Babylone: toute une école de vertus guerrières, civiles et politiques, réunies par le grand sens moral de Dante et par la tolérance naturelle à l'Église romaine avant qu'elle eût ouï gronder le rigorisme farouche des Savonarole et des Calvin. La peinture de ces limbes au quatrième chant de la première cantique est, selon moi, un des morceaux les plus captivants de la Comédie. Cette lumière éthérée qui éclaire de vertes prairies tout émaillées de fleurs et qu'arrose une rivière limpide; ces nobles ombres au regard lent et grave, de grande autorité dans leur aspect, qui ne paraissent ni joyeuses ni tristes, dont la parole est rare et la voix mélodieuse; la suavité, la fraîcheur de cette atmosphère de paix que l'on respire un moment avant d'entrer au tumulte ténébreux des cris de l'abîme, tout cet ensemble d'une harmonie sereine et tempérée produit un effet de contraste que je n'ai vu surpassé ni peut-être même égalé dans aucun art. Écoutez la musique enchanteresse de quelques-unes de ces tercines: