Il me semble que Dante a, plus qu'aucun autre poëte, de ces ellipses hardies de la pensée. Quand Francesca, par exemple, dit ce mot si simple:

Et ce jour-là nous ne lûmes pas davantage,

on se sent frissonner de la tête aux pieds. La passion terrible, le meurtre, la colère divine, le châtiment éternel, tout est là, dans ce livre qui tombe à terre, et dont on ne lit pas davantage.

DIOTIME.

Après cette interruption tragique, le dialogue avec Farinata reprend. Cet autre magnanime, «quell' altro magnanimo,» c'est ainsi que le désigne Dante (ailleurs il appellera Florence, mère des magnanimes), sans changer de visage, sans se mouvoir, s'informe de sa ville natale et du doux monde des vivants. Il voudrait savoir pourquoi le peuple florentin se montre si cruel envers les siens dans toutes ses lois. Il explique à Dante qui, à son tour, l'interroge, comment il se fait que les damnés qu'il a rencontrés lui ont prophétisé les temps futurs, mais paraissent, comme Cavalcanti, ignorer le temps présent. Dante charge Farinata de dire au père de Guido que celui-ci existe encore. Puis, rappelé par Virgile, ils descendent ensemble au septième cercle, où sont punis d'autres catégories de pécheurs par violence d'âme.

Je me suis arrêtée à cet épisode, parce que rien dans la Comédie ne me paraît plus caractéristique du génie de Dante, à la fois si tendre et si fier. Cet orgueil paternel du vieux Cavalcanti, sa désolation à la pensée que son fils ne jouit plus de la douce lumière du jour, aussi chère aux Florentins qu'aux héros d'Homère, l'amour que gardent pour leurs proches, leurs amis, leur patrie, ces héros désintéressés d'eux-mêmes, insensibles à leurs propres tourments, et cette admirable mise en scène, comme nous dirions aujourd'hui, ces tombes ardentes d'où sortent des gémissements, que cela est tragique et grand! Enfin la facilité avec laquelle notre poëte admet que ces magnanimes, ces héros de la vie civile, sont en enfer, est un trait qui marque le temps et ce singulier état des esprits, soumis aux décisions de l'Église touchant le dogme, mais d'une manière extérieure, en quelque sorte, et qui n'atteignait point, au fond, le sentiment moral. L'enfer de Dante est tout rempli de ces contradictions; le rigorisme du théologien s'y allie à l'humanité, à la tendresse, au respect, à l'admiration de l'homme pour ces grands réprouvés qu'il est contraint de damner avec l'Église. Et ce n'est pas là un des moindres attraits de cette mystérieuse Comédie, où nous voyons en conflit la loi acceptée et le sentiment révolté contre la loi. Nous allons trouver un exemple frappant de cette opposition dans la catégorie de ceux qui, selon les paroles de l'Allighieri, «font violence à la nature,» dans ce cercle des sodomites où il rencontre son maître vénéré, Brunetto Latini.

MARCEL.

Mais voilà une ingratitude abominable!

DIOTIME.

Pas le moins du monde, mon cher Marcel. En mettant Brunetto dans le cercle des «violents contre nature,» Dante ne croyait assurément faire aucun tort à son honneur. La compagnie qu'il lui donne est celle des hommes les plus lettrés, les plus en renom de son temps.