[2] Il paraît difficile de croire que ce manège ait duré des années.
CHAPITRE VI
Je dirai que pendant que cette femme servait ainsi de protection à mon grand amour, pour ce qui me concernait, il me vint à l'idée de vouloir rappeler le nom de celle qui m'était chère, en l'accompagnant du nom de beaucoup d'autres femmes, et parmi les leurs du nom de celle dont je viens de parler. Et, ayant pris les noms des soixante plus belles femmes de la ville, où ma Dame a été mise par le Seigneur, j'en composai une épître sous la forme de Sirvente[1], que je ne reproduirai pas. Et si j'en fais mention ici, c'est uniquement pour dire que, par une circonstance merveilleuse, le nom de ma Dame ne put y entrer précisément que le neuvième parmi ceux de toutes les autres.
NOTE:
[1] Sirvente, sorte de poésie usitée par les trouvères et les troubadours. C'est peut-être quelque convenance de rime qui aura placé le nom de Béatrice au neuvième rang, sans que le Poète s'en soit d'abord aperçu, mais non sans que son imagination en ait été frappée plus tard (Voir le ch. XXX).
CHAPITRE VII
Cette dame qui m'avait pendant si longtemps servi à cacher ma volonté, il fallut qu'elle quittât la ville où nous étions, pour une résidence éloignée. De sorte que moi, fort troublé d'avoir perdu la protection de mon secret, je me trouvai plus déconcerté que je n'aurais cru devoir l'être. Et pensant que, si je ne témoignais pas quelque chagrin de son départ, on s'apercevrait plus tôt de ma fraude, je me proposai de l'exprimer dans un sonnet que je reproduirai ici parce que certains passages s'y adresseront à ma Dame, comme s'en apercevra celui qui saura le comprendre.
O vous qui passez par le chemin de l'Amour,[1]
Faites attention et regardez
S'il est une douleur égale à la mienne.
Je vous prie seulement de vouloir bien m'écouter;
Et alors vous pourrez vous imaginer
De quels tourmens je suis la demeure et la clef.
L'Amour, non pour mon peu de mérite
Mais grâce à sa noblesse,
Me fit la vie si douce et si suave
Que j'entendais dire souvent derrière moi:
Ah! A quels mérites
Celui-ci doit-il donc d'avoir le coeur si joyeux?
Maintenant, j'ai perdu toute la vaillance
Qui me venait de mon trésor amoureux,
Et je suis resté si pauvre
Que je n'ose plus parler.
Si bien que, voulant faire comme ceux
Qui par vergogne cachent ce qui leur manque,
Je montre de la gaité au dehors
Tandis qu'en dedans mon coeur se resserre et pleure.[2]