On s'est étonné que, vivant dans la même ville et dans un voisinage très rapproché, le jeune homme n'eût pas trouvé d'occasion de se rapprocher d'elle «bien qu'il cherchât toujours à la voir». Il peut cependant paraître assez naturel que la toute jeune fille d'un personnage riche et important ne fréquentât pas beaucoup les rues, ou du moins sans être très accompagnée, et qu'un jeune garçon de condition modeste, et sans relation directe avec sa famille, ne se sentit pas autorisé par une simple rencontre à l'aborder. Il nous rend du reste lui-même très bien compte de l'intimidation que son approche exerçait sur lui.[5]

Une critique plus sérieuse a trait au mariage de Béatrice avec le cavaliere Simone dei Bardi[6] et à l'impossibilité de faire tenir la mort de son père et son mariage et sa propre mort dans le court espace de temps que comporte le récit du Poète.[7]

C'est à Boccace que nous devons ces détails, uniformément répétés depuis, sur la foi de son Commentaire sull' amore per Beatrice[8], et, fait remarquer l'un des commentateurs les plus autorisés du Poète, faut-il accepter aveuglément tout ce qu'il nous raconte, sans faire la part de sa propre imagination, de la facilité avec laquelle, à cette époque, on s'en rapportait aux racontars, ou aux témoignages les moins respectables, ou encore de la vanité de ceux qui, voyant la gloire du Poète grandir aussitôt après sa disparition, voulurent lui avoir appartenu par un lien quelconque?[9]

Tout cela est fort judicieux sans doute. Mais, est-ce bien ainsi qu'il faut considérer la Vita nuova? Ce n'est pas une biographie précise ni une chronologie exacte que nous devons y chercher. Lorsque le Poète a rassemblé ses souvenirs, il a fait un choix parmi eux, il les a retouchés, il y a introduit des interpolations et ne s'est sans doute pas inquiété de leur donner une forme rigoureusement suivie.

Qu'importe après tout que la femme aimée de Dante se soit appelée Béatrice, qu'elle ait été ou non la fille d'un Portinari, et, plus tôt ou plus tard, épouse d'un Simone dei Bardi? «c'est à Florence qu'elle est née, qu'elle a vécu et qu'elle est morte.» Voilà ce qu'il nous faut retenir de cette figure énigmatique. C'est à l'âme du Poète que nous devons nous attacher. Et il n'est pas un reflet de cette âme, pas une ligne ou un vers du poème, qui ne garde tout son prix, indépendamment de toutes les circonstances qui peuvent être rattachées à son récit.

NOTES:

[1] Béatrix signifie «celle qui porte bonheur....» (OZANAM, Oeuvres complètes, t. VI, p. 95).

[2] BÉDIER, les fêtes de Mai et les commencemens de la poésie lyrique en France (Revue des Deux Mondes, lère mai 1896).

[3] Che sostener lo puzzo del villan d'Aguglione. (La Divine Comédie, Il Paradiso, chant XVI.)

[4] Voir page 28.