On a cru y percevoir d'abord le pressentiment de la fin prématurée de Béatrice, et comme une allusion à la descente du Poète aux enfers.
Mais, suivant cette hypothèse, il faudrait admettre que le plan de la Comédie se fût trouvé déjà arrêté dans son esprit lorsqu'il écrivait ce sonnet. On a fait observer que les expressions inferno, l'enfer, et mal nati, les méchans, pourraient s'appliquer simplement à la conception qu'il a plus d'une fois exprimée dans des termes analogues, de la condition de notre monde, un véritable inferno, et des hommes, malvagi ou malnati.
Quoi qu'il en soit de cette interprétation, s'il n'a pas adressé cette Canzone directement à Béatrice, mais aux femmes (ch'avete intelletto d'amore), il dit qu'elle sera envoyée à celle dont il célèbre la louange, et il la prie (la Canzone) de le recommander à elle et à l'Amour qui sera près d'elle. Et d'ailleurs, si elle est désirée dans le ciel, c'est qu'elle est encore vivante.
Ceci ne saurait donc faire de doute, mais ne nous donne pas le sens énigmatique de la première partie de la canzone. M. Scherillo pense qu'il a dû y avoir une interpolation introduite dans sa rédaction plus tard, après la mort de Béatrice[1]. Dante ne se conforme pas toujours dans ses récite à l'ordre des temps. La Divine Comédie est pleine de prédictions qui n'étaient que la reproduction de faits accomplis. Il est permis de croire que la Vita nuova, lors de sa rédaction définitive et de son encadrement dans ses récits en prose, a subi plus de retouches, de corrections, d'additions que nous ne pouvons le discerner.
Il ne me paraît pas possible d'admettre que, pendant que se déroulait le roman de la Vita nuova et qu'il écrivait ce poème d'amour, alors qu'il n'avait pas encore pénétré, bien avant au moins, dans la vie publique, il eût déjà conçu le plan de la Divine Comédie et fait les préparatifs de son voyage sacré.[2]
Dans un article tout récent[3] consacré à l'important ouvrage de Scherillo (alcuni capitoli dalla biografia di Dante) un éminent critique, M. Barbi, ne croit pas non plus que ce passage provienne d'une source antérieure à la Vita nuova. Je reproduis à peu près ses paroles:
Il ne pouvait prévoir encore la fiction de ce voyage dans les royaumes ultra mondains, entrepris pour le bien du monde qui vivait mal, et pour lequel il n'avait aucun titre, «n'étant pas Énée ni saint Paul».[4]
Alors que Dante écrivait cette canzone, les infortunes ne lui avaient pas encore donné l'expérience des besoins du siècle pour lui faire concevoir une telle entreprise et dans un pareil but.[5]
C'est parce que nous sommes familiers avec la fiction de la Comédie que nous interprétons ainsi le voyage en question. On comprenait autrement en 1289 que Dieu fît dire dans l'Enfer aux perdus par la bouche du Poète: «J'ai vu l'espérance des Bienheureux....»
Je ne puis m'empêcher de faire encore remarquer le caractère de politesse raffinée qui était dans les habitudes du Poète. Dans les milieux les plus dramatiques de la Comédie, comme dans la vie sociale où nous amène la Vita nuova, il se montre toujours d'une correction et d'une courtoisie irréprochables, soit qu'il se rencontre avec des femmes, soit qu'il se trouve en présence de personnages dont il veut reconnaître la supériorité intellectuelle ou sociale. Il nous apparaît toujours comme un homme bien élevé, et la délicatesse de ses manières et de ses expressions nous laisse l'idée que nous nous faisons d'un homme qui a été élevé par des femmes.[6] Il y a là un contraste manifeste avec l'apreté de son caractère et la violence habituelle de son langage.