Puisqu'on va parcourir des lieux peuplés d'ombres, de mânes et de fantômes, il est bon de dire un mot sur ce que les anciens entendaient par ces expressions.

De l'état des morts.—Ils distinguaient après la mort, l'âme, le corps et l'ombre.

L'âme était une portion de l'esprit qui anime l'univers, une subtile quintessence, un rayon très-épuré: mais c'était toujours de la matière; et quoiqu'elle ne tombât point sous les sens, on ne la croyait pas pur esprit: tout alors avait une forme et occupait un lieu quelconque. Seulement on lui donnait quelquefois la figure d'un papillon qui s'échappe de la bouche d'un mourant, pour exprimer son excessive légèreté, et non pour assigner sa véritable forme, qui n'était pas déterminée.

Mais l'ombre différait de l'âme, en ce qu'elle retenait la figure et l'apparence du corps. Elle en était le spectre, le simulacre, le fantôme; et, bien qu'elle fût d'une matière assez ténue pour échapper au toucher, cependant elle était visible et conservait les idées, les goûts et les affections que le mort avait eus dans sa vie.

Les noms d'ombre, de spectre, de simulacre et de fantôme signifient donc tous image et représentation de l'homme. Les mânes signifient restes, et désignent ce qui survit à l'homme, ce qui est permanent après lui. Toutes ces expressions emportent la même idée: ce sont les mânes ou l'ombre d'un mort qu'on rencontre aux Enfers; c'est encore cela qu'on voit errer autour de son tombeau. Observez pourtant que le génie du défunt était autre chose: il gardait le sépulcre, et se montrait sous la forme de quelque animal, symbole de la qualité dominante du mort. Énée, faisant des libations à son père, voit sortir du mausolée un beau serpent, emblème de la haute sagesse de ce héros. Il arrivait quelquefois qu'un homme voyait son génie avant de mourir; mais le cas était rare, et on ne compte guère que Dion, Socrate et Brutus qui aient eu cet avantage. Nos anges gardiens ont remplacé les génies, avec cette différence, qu'ils ne s'occupent plus de nous après la mort.

Il se présente ici une question. Était-ce l'ombre qui la première donnait au corps sa forme et au visage ses traits? ou bien ne gardait-elle l'apparence du corps que par les longues habitudes qu'ils avaient eues ensemble?

L'antiquité pensait que l'ombre était d'abord façonnée sous la figure humaine; que cette créature légère errait longtemps sur les bords du Léthé, avec les traits et le costume du personnage qu'elle devait un jour habiter; et qu'elle cachait l'âme ou le souffle de vie dans sa substance. La Genèse, en disant que Dieu fit l'homme à son image, semble indiquer aussi cette première portion de l'homme. On pourrait conclure de là que l'âme avait deux enveloppes: cachée d'abord dans l'ombre qui avait la figure humaine, elle formait un homme intérieur, sur qui se moulait l'homme extérieur, c'est-à-dire le corps.

C'est de toutes ces idées qu'est dérivée une expression, admirable pour l'énergie, et qui n'aurait pas de sens si on rejetait ce que nous avons dit. On la trouve chez les Latins: Mens informat corpus; et chez les Italiens, la mente informa il corpo. Elle est peu usitée dans notre langue; et cependant J.-J. Rousseau dit quelque part: «L'univers ne serait qu'un point pour une huître, quand même une âme humaine informerait cette huître.» Enfin c'est de là que semble venir la persuasion générale, que l'homme montre au dehors ce qu'il est au dedans, et que le visage est le miroir de l'âme.

Le christianisme n'a retenu de toutes ces divisions que celle de l'âme et du corps; et cependant on voit dans la Bible l'ombre de Samuel.

Dante se sert partout, comme les anciens, des mots de spectres, de mânes, d'ombres, de fantômes, d'âmes et de simulacres, pour désigner les morts. Il suppose que les ombres ont les sens plus exquis que nous; et, au vingt-quatrième chant de l'Enfer, il dit que des yeux vivants ne peuvent pénétrer dans les profondeurs de l'abîme, comme les yeux d'un mort. Il suppose aussi, d'après les anciens, que les ombres parlent la bouche béante, parce que la parole leur sort toute formée du fond de la poitrine; et il est reconnu lui-même pour un homme encore vivant, aux mouvements de ses lèvres.