—C'est dans ta patrie, me dit-il, que j'ai respiré la douce clarté des cieux; dans cette ville où les crimes de la discorde sont montés à leur comble. Nos citoyens me nommaient Ciacco [2]; et, comme tu vois, je suis jeté à la pluie éternelle, parmi les voraces enfants de la gourmandise. Ici, nous expions tous des excès communs par d'égales peines.
—Ô Ciacco! lui dis-je, le spectacle que tu m'offres mérite bien tous mes regrets; mais apprends-moi, si tu le sais, quelle fin est réservée à nos citoyens divisés; s'il est encore un juste parmi eux, et comment la Discorde est venue s'asseoir dans nos tristes foyers?
Il me répondit [3]:
—Après de longs débats, le sang coulera et la faction du dehors repoussera l'autre avec grande perte. Mais après trois moissons, celle-ci triomphera à son tour, secondée par un prince, naguères accouru d'une terre lointaine. Les vainqueurs lèveront leur tête altière et marcheront sur les fers des vaincus, qui seront rassasiés de larmes et d'ignominie. Deux justes vivent encore dans les murs de Florence, mais Florence les méconnaît; car la Discorde a secoué son flambeau sur elle, et il en est jailli trois étincelles, l'Orgueil, l'Envie et l'Avarice [4].
L'ombre achevait son récit déplorable, mais pour prolonger l'entretien:
—Dis-moi, ajoutai-je, Farinat et Tegiao [5], ces dignes citoyens; Rusticuci, Arrigo et Mosca, dont le coeur soupirait après la renommée, où sont-ils, dis-moi? fais que je les voie, car je brûle de savoir si leur part est dans le Ciel ou si l'abîme s'est fermé sur eux.
—Ils sont tombés, me dit-il, dans les plus noirs cachots des Enfers, où le poids de leurs crimes les retient: c'est là que tu les rencontreras si tu pénètres dans ces gouffres. Mais quand tu reverras l'heureux éclat du jour, rappelle-moi, je t'en conjure, au souvenir des miens. Adieu, tu as reçu mes dernières paroles.
Alors ses prunelles s'égarèrent dans leur orbe, et, lançant un dernier regard sur moi, il baissa la tête et se replongea parmi les autres enfants de ténèbres.
—Un jour [6], me dit mon guide, la trompette céleste éclatera sous ces voûtes profondes, et l'abîme, sollicité par une puissance ennemie, vomira tous ses morts. Alors chacun d'eux ira visiter sa froide couche, pour y reprendre sa chair et sa forme première: mais ils ne se réveilleront plus, après ces paroles dont le retentissement les poursuivra dans leur éternité [7].
Ainsi nous traversions l'horrible mélange des flots bourbeux et des ombres, et ma langue interrogeait le sombre avenir.