—Mortels aveugles, s'écria mon guide, quels nuages l'erreur vous oppose sans cesse! Écoute-moi, et que ma parole descende dans ton coeur… Celui dont le regard embrasse les mondes, entrelaçant jadis leurs orbes dans les cieux, dit à ses ministres de régler la course des torrents de lumière, et l'harmonie des globes. A sa voix, une divinité puissante vint ici-bas s'asseoir au trône des splendeurs mondaines. C'est elle dont la main promène de peuple en peuple et de race en race la honte ou la gloire, et qui trouble à son gré les conseils de l'humaine sagesse. Invisible comme le serpent sous l'herbe, elle distribue aux enfants des hommes les fers ou les couronnes; et les soupirs de l'ambition n'arrivent pas jusqu'à elle. Collègue de l'empire des mondes, elle prévoit, juge et règle à jamais. L'inflexible nécessité, qui la devance, sème les événements devant elle, et sollicite sans relâche son infatigable vicissitude. La voix mensongère des peuples a souvent flétri son nom; souvent, après des bienfaits, elle a reçu la plainte outrageuse de l'homme: mais heureuse dans sa sphère et sourde à ces vaines clameurs, elle agite sa roue et poursuit au sein des dieux sa paisible éternité [6]. Passons, il est temps, à des scènes plus affligeantes: nos moments sont comptés et déjà l'étoile qui des bords de l'orient éclaira mon départ roule dans les plaines du couchant [7]!
Nous partageâmes alors le cercle vers sa rive opposée, et nous y découvrîmes une source bouillante, dont les flots noirs et brûlants tombent dans un fossé qu'ils ont creusé.
Nous descendions, en suivant la pente obscure et les détours silencieux de ce triste ruisseau qui coule avec lenteur et se jette enfin dans le cinquième cercle, où ses eaux dormantes forment le marais du Styx.
En fixant mes regards attentifs, j'entrevis des ombres nues et forcenées qui agitaient les flots limoneux: elles se heurtaient tête baissée, se frappant des pieds et des mains, et déchirant leurs flancs de morsures cruelles.
—Voilà, dit mon guide, ces furieux qui ont bu dans la coupe amère des vengeances, et je veux que tu saches qu'il est encore au fond du bourbier une foule qui gémit et qui redit sans cesse: «Les vertiges insensés de la colère ont troublé pour nous la douce sérénité de la vie; ici, nous sommes rassasiés d'amertume.» Mais leur langue, qui lutte contre l'épais limon, articule à peine cet hymne de douleur, et leurs sanglots étouffés sous le poids des eaux en font bouillonner la surface [8].
Ainsi nous parcourions les contours de l'onde croupissante, et nos yeux plongeaient sur la foule des coupables, lorsque nous arrivâmes au pied d'une tour.
NOTES
SUR LE SEPTIÈME CHANT
[1] Ces démons qu'on trouve dans chaque cercle, et qui sont l'emblème de quelque vice, ont toujours leurs noms pris de la fable, ce qui est bizarre dans un poëme chrétien. Le cri de Pluton est un cri de surprise en voyant un homme vivant. Virgile, pour lui en imposer, lui rappelle le crime et la chute de Lucifer, et nomme ce crime superbo stupro; expression fort belle, en supposant que Satan eût commis une sorte de viol en s'élevant contre son Créateur. On a affaibli cette expression à dessein, en lui substituant celle de rébellion.
[2] Les prodigues et les avares se font ici un mutuel enfer; et le poëte imite, par la fatigue harmonieuse de son style, les perpétuels débats de ces malheureux.