Le Centaure ne touchait pas encore l'autre bord, et déjà nous pénétrions dans une forêt où l'oeil n'apercevait les vestiges d'aucun sentier; mais où des troncs sans verdure et sans fruits, couverts de feuilles noirâtres, étendaient leurs bras tortueux, hérissés de noeuds difformes et d'épines empoisonnées: tels ne sont point encore ces bois hideux où se plaît la bête sauvage, près des rives de Cécine [1].

Les harpies, dont les tristes oracles précipitèrent la fuite des Troyens, voltigeaient sur ces rameaux impurs: je voyais ces monstres à visage humain, déployant sous leurs vastes ailes un corps velu et des griffes aiguës et répétant sans cesse leurs cris mélancoliques.

—Avant de pénétrer plus loin, me dit le sage, apprends que nous sommes à la seconde enceinte, et que tu la quitteras pour entrer dans les sables brûlants: ouvre les yeux, et tu verras ici ce que tu ne pourrais croire sur ma parole.

Je m'arrêtai tout éperdu, car une seule âme ne s'était pas encore offerte à ma vue; et cependant, à travers les cris des harpies, j'entendais des voix plaintives qui se prolongeaient dans cette affreuse solitude. Il semblait que notre présence eût dissipé les âmes criminelles dans l'épaisseur de la forêt, d'où leurs gémissements arrivaient jusqu'à nous.

Mon guide croyant que telle fût ma pensée, me dit:

—Si tu veux savoir la vérité, arrache à cet arbre un de ses rameaux.

Je lève donc ma main sur l'arbre, et j'emporte un de ses rameaux. Le tronc aussitôt frémit et s'écrie:

—Pourquoi me déchires-tu?

Je vois alors couler un sang noir, et j'entends encore le même cri:

—Pourquoi me déchires-tu? Mon infortune ne peut donc t'attendrir? Je fus homme avant d'animer ce tronc; et ta main cruelle aurait dû m'épargner, quand je n'eusse été qu'un reptile [2].