Et aussitôt je le suivis en descendant vers la droite, et nous laissâmes dix pas entre nous et l'aride plaine.
Non loin du bord où j'étais, je découvris des âmes qui étaient assises en grand nombre dans les sables brûlants.
Le maître me dit alors:
—Va et considère leurs supplices, afin que tu puisses remporter une pleine connaissance de cette dernière enceinte; mais abrége tes entretiens, et cependant j'irai et je parlerai au monstre qui doit nous porter dans l'abîme sur sa croupe vigoureuse.
Je restai seul dans ce troisième et dernier donjon [3], où les coupables sont assis à jamais: des larmes cuisantes abreuvent leurs paupières, et leurs mains désespérées repoussent et reçoivent sans cesse les feux qui les assaillent de toutes parts: ainsi dans les brûlants étés, un dogue furieux se débat sous les aiguillons pressés des insectes.
Je laissai tomber mes regards sur leurs visages, éternel aliment des flammes, et je ne pus en reconnaître un seul: mais j'aperçus des bourses diversement colorées qui pendaient à leurs cous; et chaque infortuné semblait encore en repaître sa vue. En m'approchant davantage, je découvris sur une bourse tissue d'or un lion peint de l'azur des cieux [4]; et, promenant mes regards plus loin, je vis une oie, blanche comme la neige, éclater sur la pourpre [5]. Enfin un des coupables, qui portait une truie azurée sur une toile d'argent, me cria [6]:
—Que fais-tu dans cette fosse? Éloigne-toi: mais puisque tu vis encore, apprends que je garde à mes côtés une place pour Vitalian [7]: je suis tombé des champs de Padoue parmi ces Florentins dont les cris importuns appellent sans cesse l'illustre chevalier aux trois boucs [8].
Il parlait ainsi, et tordait autour de ses lèvres sa langue desséchée, comme un taureau qui lèche ses naseaux écumants: et moi qui n'avais point oublié la parole de mon guide, je revins à lui en m'éloignant de ce spectacle de douleurs.
Il était déjà monté sur les puissantes épaules du monstre:
—Rassure-toi, me cria-t-il; il n'est pas d'autre chemin pour descendre dans l'abîme: tu vas t'asseoir devant moi, et je te couvrirai des atteintes de son dard.