—Ah! si leur voix, m'écriai-je, pouvait percer le vêtement de feu qui les entoure, j'oserais les interroger. Mais, ô sage poëte! c'est à vous qu'il appartient de sonder et de remplir les désirs de mon coeur.

—Je me rends, dit le sage, à ta prière; mais garde-toi de les interroger toi-même: ces héros de la Grèce mépriseraient ton langage [7].

Cependant la flamme s'avançait, et quand elle passa devant nous, mon guide prit ainsi la parole:

—Ô vous qu'une même flamme unit et divise, si j'ai pu vous plaire en consacrant vos noms dans mes vers, daignez m'apprendre comment et dans quelle plage lointaine l'un de vous a terminé sa course [8]?

L'antique flamme balança son plus haut sommet, et, s'excitant comme au souffle de l'air, elle sut imiter le rapide jeu d'une langue qui parle, et former ainsi sa réponse:

—Après m'être échappé des fers de Circé, qui m'avait retenu plus d'un an sur des rives alors sans nom, je ne pus vaincre en moi le vague instinct qui me poussait à errer dans le monde, pour m'instruire des vices et des vertus des hommes. J'oubliai les charmes et l'enfance de Télémaque, et la vieillesse de mon père, et l'amour de Pénélope, qui dut faire son bonheur et le mien: je m'engageai dans la haute et pleine mer avec un seul vaisseau et quelques compagnons qui me furent toujours fidèles. Nous vîmes le double rivage de l'Ibère et du Maure, parcourant et visitant les îles dont ces mers sont peuplées, et nous étions déjà consumés de travaux et d'années quand nous parvînmes au détroit où le grand Hercule termina sa course et posa les bornes du monde. «Ô mes amis! m'écriai-je, qui par tant de périls êtes parvenus enfin à ce dernier terme des routes du soleil, ne refusez pas au crépuscule d'une vie qui vous échappe la gloire de le suivre encore vers des mondes inhabités. Vous n'êtes pas nés pour ramper sur la terre, mais pour vous élever aux grandes découvertes par les sentiers de la vertu.» Ces courtes paroles remplirent mes compagnons d'une telle ardeur, que, laissant à jamais les contrées du matin, ils inclinèrent le gouvernail au midi, et le vaisseau poursuivit son vol occidental. Déjà l'étoile du nord se cachait sous les eaux, et la nuit nous montrait un autre pôle et d'autres cieux; déjà la lune avait cinq fois rallumé ses clartés, depuis que l'Océan nous reçut dans son sein, lorsqu'une montagne obscure et perdue dans l'éloignement nous apparut: elle me semblait si haute que mes yeux ne pouvaient lui rien comparer. Nous nous réjouissions à sa vue mais, hélas! notre joie fut courte. Un tourbillon, sorti de ces terres inconnues, frappa les côtés du navire, et le secouant trois fois de la poupe à la proue, trois fois le fit tourner sur lui-même, et rouler dans les abîmes. Ainsi nous disparûmes, comme il plut au destin, et l'Océan se ferma sur nos têtes.

NOTES

SUR LE VINGT-SIXIÈME CHANT

[1] Il vient de nommer les cinq Florentins au chant précédent, Cianfa, Angel, Bose, Sciancato et Cavalcante.

[2] On a cru longtemps que les rêves du matin étaient les avant-coureurs de ce qui doit arriver. Le poëte emploie cette tournure pour annoncer à Florence les maux dont elle fut affligée en ce temps-là, outre les calamités des guerres civiles. J'ai lu dans les histoires du temps qu'on représenta à Florence une pièce intitulée l'Enfer, où on jouait les damnés et les diables; pièce dans le genre des Mystères qui se jouèrent depuis en France; car en tout nous avons toujours été moins avancés que l'Italie. Le grand concours de peuple que ce spectacle avait attiré sur un des ponts le fit écrouler, et il se noya une infinité de personnes. Il y eut aussi dans ce même temps un incendie qui consuma près de quinze cents maisons à Florence, etc.