Le lendemain, nous avons aidé le Yougo à rentrer du bois dans le bûcher de l'auberge, après quoi nous sommes allés chez le docteur. Sa maison sentait le moisi. Les papiers de tapisserie étaient boursouflés et couverts de traînées jaunes. Il régnait dans la bâtisse aux courants d'air un désordre indescriptible. Le vieillard nous a accueillis en souriant. Il allait et venait en bras de chemise, le chef toujours coiffé de sa casquette à trappon ; ses ongles étaient en deuil et du jaune d'œuf souillait sa barbe.
— Entrez, mes enfants ! Tâchez de trouver un siège libre et, avant de vous asseoir, assurez-vous qu'il est encore capable de vous soutenir. Que voulez-vous prendre ? Je n'ai que du lait et du marc, car je ne bois jamais autre chose.
Quand nous avons eu trempé nos lèvres dans la tasse de marc qu'il nous tendait, il s'est fait mystérieux et son regard vif s'est éteint.
— J'ai réfléchi à vous deux, cette nuit… Il faut absolument que vous trouviez à vous occuper au village. Saint-Theudère est un coin rêvé. Ici, la vie s'écoule sans qu'on s'en aperçoive.
— C'est vrai, ai-je reconnu. Voilà huit jours que nous sommes arrivés et le temps ne compte pas.
— Je suis sensible au même phénomène, ceci depuis quarante ans.
Un instant, son regard s'est allumé, puis il est retombé dans sa calme nostalgie.
— Que savez-vous faire ? m'a-t-il demandé.
— Voilà une question embarrassante, docteur. Connaît-on jamais bien la limite de ses possibilités ? Jusqu'en 1940 j'ai travaillé dans le dessin industriel. Puis j'ai été mobilisé dans le génie ; je conduisais des véhicules amphibies. Ensuite, ç'a été le stalag où je me suis découvert une foultitude de dons. Après mon évasion, j'ai exercé quelques petits métiers avant de me consacrer à la résistance.
— Vous avez en somme le curriculum vitae des hommes ayant réussi, si je me réfère aux interviews que je lis dans les journaux.