Des lueurs roses tombaient sur le pare-brise. Au haut de la colline, il faisait déjà jour.

— Non, a répondu Thiard, non, pour moi c'était autre chose. J'aime trop le marc, le vieux chagrin, l'odeur du pain frais, les gosses qui naissent et la bêtise humaine pour dénoncer quelqu'un, toute question de conscience mise à part… Je suis un vieux cocu, un vieil ivrogne, une vieille baderne de toubib et je suis content d'être tout cela et de n'être que cela.

Il a ajouté d'une voix rêveuse :

— Gardez la voiture, mes petits, j'aimerais tant qu'elle vous aide. J'aimerais tant que vous réussissiez quelque chose, n'importe quoi, qui vous fasse comprendre ce que c'est que d'être deux, et de vivre…

Cette automobile a été la source de notre nouvelle existence. Bientôt tous les paysans ont fait appel à moi pour réparer leurs instruments agricoles. Ça marchait ; mes mains prenaient une belle tournure, celle que je désirais : elles devenaient calleuses et les paumes luisaient comme des paumes de nègre. Hélène les embrassait le soir et tout de même ces élans m'ennuyaient parce que mes doigts sentaient l'huile.

Nous nous aimions follement, maintenant. Je n'avais encore jamais rien éprouvé de semblable au cours de ma vie passée. Les autres femmes que j'avais connues m'avaient apporté une foule de désillusions. Tout de suite, je comprenais leurs sales petites pensées de femelles coquettes, leurs désirs, leur peau qui est ce que la plupart d'entre elles possèdent de plus secret ; mais, avec Hélène, c'était tout autre chose. Je l'avais connue diminuée, amoindrie, battue, défaite ; jamais elle ne pourrait laisser jouer les instincts de son sexe devant moi. Nous étions liés par une étrange complicité.

Je l'aimais d'une façon intuitive, un peu sauvage. Chez elle, c'était comme une fatalité. Par moments, je décelais une sorte d'effroi dans ses yeux, une peur ardente et fervente dont j'étais fier. Elle guérissait. Ses cheveux repoussaient et ils repoussaient de la façon que j'avais prédite : drus et châtains, avec des reflets cuivrés. Sans son pansement, elle ressemblait à l'Aiglon. Elle était belle et virile ; il me suffisait de la contempler un peu longuement pour frissonner des pieds à la tête.

Nous sommes restés deux mois chez madame Picard. L'hôtelière était devenue pour nous une véritable mère pleine d'attentions. Elle ne vivait presque plus que pour nous. Chaque matin, nous étions contraints par elle d'établir le menu du jour ; elle confectionnait des petits plats, des pâtisseries compliquées et s'ingéniait à nous rendre la vie facile.

Pourtant, comme tous les amoureux, nous souffrions de ne pas habiter un vrai logement. Nous avions besoin de vivre sans témoins, même bienveillants. Aussi avons-nous résolu de chercher un appartement. A Saint-Theudère la chose présentait des difficultés, car ce bourg peu important était surpeuplé. Le docteur à qui nous avons fait part de notre embarras nous a proposé de loger chez lui. J'ai dû employer toute ma persuasion pour lui démontrer que son offre ne répondait pas à notre ambition. Chez lui, nous n'aurions pu trouver la sensation de liberté qui nous manquait à l'auberge.